« Ik ben op »
Bien sûr l’on connaît les moments clés, maintes fois narrés dans la presse, qui ont précédé la découverte du corps sans vie du Roi. Mais pas ceci… Dès son arrivée à Motril le 22 juillet 1993, soit le lendemain de la fête nationale, Baudouin sait qu’il ne va pas bien. Il se sent « partir ». « Ik ben op » (« Je suis épuisé »), avait-il alors déclaré à Wilfried Martens. En réalité, confiera plus tard l’ancien Premier ministre à l’historien, Baudouin était non seulement épuisé intellectuellement, mais il l’était aussi mentalement et physiquement. Rappelons-le, le Roi s’était déjà retrouvé entre la vie et la mort lors de son opération à cœur ouvert à Paris, en mars 1992.
Baudouin, follement amoureux de Fabiola, a d’abord été éconduit par la future Reine
« Les deux dernières années, Baudouin les a accomplies à la force du poignet », racontera André Molitor, ancien chef de cabinet de Baudouin, dans un entretien avec M. Dujardin.
Ce 31 juillet 1993 donc, le Roi n’ira pas faire son jogging. En début de soirée, avant le dîner, il s’installe sur le toit de la villa afin de scruter les étoiles avec son télescope. « Ce soir-là, rapporte l’historien, lorsque la Reine l’appelle pour le repas en faisant sonner la cloche, comme de coutume, il ne descend pas immédiatement, ce qui n’inquiète pas tout de suite son épouse puisque cela peut arriver […]. Mais à la fin du repas, le Roi n’est toujours pas descendu. La Reine va à sa rencontre ». C’est donc Fabiola elle-même, bien qu’immédiatement rejointe par l’officier d’ordonnance, le Général Jef Van den put, qui découvrira le corps sans vie de son époux.
Au même moment, en Belgique, le Premier ministre Jean-Luc Dehaene assiste à un match de football depuis la tribune du FC Bruges. Il apprend que le Roi a eu un sérieux accident de santé et comprend que l’heure est grave. À son arrivée chez lui, à Vilvorde, son ministre de l’Intérieur, le socialiste Louis Tobback, lui confirme le décès du souverain. Dans l’esprit de Dehaene et du conseil des ministres (« kern ») qu’il convoque immédiatement, les choses sont claires : au regard du décès prématuré du Roi, il est préférable de respecter l’ordre constitutionnel. Comprenez : c’est le frère de Baudouin, le prince Albert, qui doit monter sur le trône, à moins qu’Albert souhaite y renoncer, auquel cas il doit en prendre l’initiative. En effet, le gouvernement n’entend pas lui présenter une telle hypothèse.
La relève discutée dès 1990, sur la question de l’IVG
Lors de l’échange téléphonique que Dehaene aura ce jour-là avec Albert, ce dernier se dira « disponible » en marquant toutefois une hésitation. Albert II a ainsi raconté à Vincent Dujardin ce que Dehaene lui a répondu lorsqu’il lui a demandé ce qu’en penseraient les Belges : « Dans son style bien à lui, Dehaene me répond : « Ce qu’en pensent les gens, on s’en fout ! Nous pensons qu’il est préférable de respecter l’ordre constitutionnel ».
Mais, révèle l’auteur de l’enquête, cette question de la relève avait en réalité été discutée secrètement (même le Premier ministre de l’époque, Wilfried Martens, n’était pas au courant !) entre Baudouin et Albert dès 1990, sur la question de l’avortement. Vincent Dujardin écrit : « Ce que ni Martens ni les médias ne savaient, c’est que, en 1990, le roi Baudouin a très sérieusement pensé devoir abdiquer sur la question de l’avortement. Il en avait prévenu son frère et lui avait précisé que, dans ce cas, il devrait lui succéder ».
Une séquence délicate qui a laissé des traces
Traumatisé par la Question royale et ses conséquences sur sa propre vie, Baudouin ne souhaitait pas, en effet, que son neveu, le prince Philippe, revive ce qu’il avait vécu durant dix ans : il lui avait été plus difficile de trouver l’âme sœur en tant que roi qu’en tant que prince. En 1992, dans la foulée de son opération au cœur et de ses suites difficiles, Baudouin avait à nouveau envisagé que son frère lui succède, cette fois en cas de décès prématuré. Autrement dit, si le roi Baudouin était mort plus tard, écrit Vincent Dujardin, le prince Albert se serait vraisemblablement effacé au profit de son fils. Car, pour Baudouin, « dans une situation normale », c’est bel et bien Philippe qui devait lui succéder.
Finalement, ce n’est qu’après en avoir discuté avec la reine Fabiola à Motril – qui lui a confié que le roi Baudouin aurait souhaité qu’il lui succède dans de telles circonstances – qu’Albert a accepté définitivement la charge…
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Il n’en demeure pas moins que cette séquence délicate a laissé des traces au sein de la famille royale. « L’issue » a présenté pour Philippe l’avantage d’avoir davantage de temps pour fonder une famille et mieux se préparer à sa tâche, conclut l’historien dans son livre. En revanche, ajoute-t-il, elle a eu pour conséquence néfaste d’alimenter durant des années des spéculations sur le type de roi que Philippe deviendrait ainsi que sur les motifs qui ont présidé à la décision de son père, le roi Albert II.