LA SEMAINE DE LA CRITIQUE – Pour son premier long-métrage, la scénariste Marine Atlan conte avec beaucoup de maîtrise l’odyssée adolescente d’un groupe de lycéens en vadrouille à Pompéi. Formidable.

Le film s’ouvre sur la riante cacophonie d’une classe de lycéens qui part en voyage scolaire à Naples. En quelques plans, le film installe l’image d’Épinal d’une joyeuse colonie de vacances, avec ses cris, ses rires. Surexcités, les élèves se bousculent pour monter dans un autobus. On ne peut s’empêcher de superposer à ce tableau vibrant les corps pétrifiés par le Vésuve que les jeunes héros vont découvrir dans l’antique cité italienne.

Marine Atlan a construit son film comme une mosaïque de pellicule qui s’abreuve à plusieurs genres : du road-movie au film d’apprentissage en passant par l’inévitable teen-movie et ses premiers émois amoureux aussi fluctuants que contradictoires. James, le personnage central, jeune blondinet faussement sûr de lui, passe pour un séducteur alors qu’il charrie de graves traumas psychologiques. Chaque personnage est parfaitement dessiné. Avec ses forces et ses failles. La jolie intello du groupe en pince secrètement pour lui, mais préfère briller devant sa professeur de latin. Tandis que le cancre révélera son émotion devant des statues dans un musée napolitain.

Lire le dossier

Pompéi, une année particulière


Passer la publicité

Temporalité non linéaire

Quant au jeune héros (incarné par Colas Quignard), aussi séduisant que tête-à-claque, il se retrouve traversé par des visions fragmentaires et oniriques. Elles condensent désir, trauma, rêve et fantasme. Freud ne les aurait pas reniées.

Ce qui frappe également dans La Gradiva, c’est la manière dont Marine Atlan a travaillé la temporalité de son récit. Construit de manière non linéaire, le film intercale souvent des flash-back surgis à l’improviste avec l’intrigue qui défile. En cela, le long-métrage s’avère proche de la logique de l’inconscient, où passé et présent coexistent sans hiérarchie claire. L’expérience cinématographique s’avère immersive, parfois hypnotique, et rappelle les associations d’idées chères à la psychanalyse. Quelque part, les spectateurs sont invités à devenir eux-mêmes analyste, quitte à reconstruire le sens du film à partir de fragments épars.

Présenté à La Semaine de la critique, ce premier film culotté apparaît ainsi comme une œuvre particulièrement aboutie, irriguée par une puissance sensorielle. Marine Atlan y affirme une voix singulière. Dans son titre même, La Gradiva, la scénariste-réalisatrice, ancienne directrice de la photographie, convoque une figure mythique déjà investie par Sigmund Freud, celle de Gradiva. Ce célèbre bas-relief antique d’une jeune femme aux pieds agiles qui marche vers l’avenir a déjà fait l’objet d’un roman signé Wilhelm Jensen, dont Freud s’était emparé pour populariser les théories naissantes de la psychanalyse.

Marine Atlan sait tout cela. Elle s’approprie symboliquement cette Gradiva sans pour autant la mentionner, ni dans l’intrigue, ni sur la pellicule. En cela, la réalisatrice revisite cette éternelle figure féminine du désir à l’aune des pérégrinations insouciantes de la génération TikTok qui pense pouvoir s’exonérer des leçons du passé. Une tragédie les attend cependant. Et comme le dit la célèbre citation latine : quand les parents ont mangé des raisins verts, ce sont les enfants qui en ont les dents agacées…