Pour sa première en sélection officielle, Pierre Salvadori a eu les honneurs de la soirée d’ouverture. Entre farce foraine et mélancolie spirite, le film divise la presse internationale sur sa consistance, tout en faisant l’unanimité sur sa virtuosité formelle.
C’est une première pour Pierre Salvadori : après trente ans de carrière, le réalisateur accède à la sélection officielle, avec le privilège de signer le film d’ouverture de ce Festival de Cannes 2026. Mais l’honneur s’accompagne d’un sérieux coup de grisou. Si sa farce spirite et mélancolique séduit globalement la critique hexagonale par sa virtuosité formelle, elle peine à convaincre la presse internationale.
Paris, 1928. Dans l’effervescence des Années folles, sous le chapiteau de la Vénus Électrique, Suzanne (Anaïs Demoustier) monnaye des baisers chargés d’une électricité de pacotille. Une escroquerie qui en appelle une autre : la jeune femme se fait passer pour médium afin de consoler Antoine (Pio Marmaï), un peintre veuf incapable de retrouver l’inspiration depuis la mort de sa muse, Irène (Vimala Pons). Derrière le rideau, le galeriste cynique (Gilles Lellouche) tire les ficelles de cette supercherie pour relancer le marché de son poulain.
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Un dispositif cinématographique « Frankenstein »
Pour Libération , la force du film réside dans sa structure instable, une « petite mécanique légère » qui assume ses artifices. Luc Chessel y voit une métaphore du cinéma : une machine narrative qui atteint son but grâce à un « coup de défibrillateur à la Frankenstein », où le vrai finit par naître du faux. Cette idée de la fiction comme « absolu contrepoison de la fake news » est le point central de l’analyse de Jean-Marc Lalanne, aux Inrockuptibles . Cette œuvre « le couronnement d’une carrière patiente », magnifiant les vertus créatives pour atteindre une expression supérieure de la vérité. C’est sur le rythme et la densité du récit que la critique se fragmente, comme pour Télérama , qui dépeint « un travail de dentellière, à la limite du maniérisme parfois, c’est la seule réserve », selon les mots de Jacques Meurice.
Le Nouvel Obs, lui, s’enthousiasme pour une « horlogerie scénaristique » qui se demande si « la mécanique du scénario s’épuiserait-elle si elle ne glissait d’un point de vue à un autre, faisant de la question du regard et des rapports d’attirance et d’assujettissement entre artistes et modèles, un fabuleux terrain de mise en scène et de jeu pour les acteurs. » Selon Nicolas Schaller, Pierre Salvadori signe ici son film le plus inspiré, transcendé par son cadre historique.
La fêlure sous le burlesque
Si le film amuse, il n’en oublie pas la gravité, un équilibre précaire que souligne France Culture. Pour la station, le récit est hanté par un « risque d’effondrement », menacé sans cesse par des motifs de dépression,« mais dont les fragilités se trouvent compensées par la grande foi qui en émane : foi dans les histoires qu’on raconte, et ce qu’elles font aux gens. » Salvadori y déploie sa signature : cette capacité à tenir ensemble la drôlerie et la tristesse. Cette profondeur sociale est également relevée par Télérama, qui note que contrairement aux comédies légères habituelles, le réalisateur n’oublie jamais « l’ancrage matériel » : l’argent circule, se compte, et chaque billet de 10 francs pèse sur le destin de Suzanne. Un film « qui fait rire et sourire sur un fond sombre » et qui refuse de n’être qu’un conte de fées. À l’unisson, Le Figaro souligne « une denrée rare de cinéma », qui « respire, virevolte, avance à fond de train. » Plus que tout, Françoise Dargent acclame Anaïs Demoustier qui « fait des étincelles dans le rôle de cette fille de foire déterminée à échapper à sa condition ».
La discorde internationale
Un avis que ne partage pas la presse internationale. The Guardian regrette un style « désuet », Variety brocarde « un récit inerte, sans véritable magie » et The Hollywood Reporter juge ce « choix décevant pour ouvrir Cannes ».
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Le quotidien britannique The Guardian apporte la première note dissonante, jugeant le menu d’ouverture de « douceur décevante : une comédie sur l’art, un peu fade et gluante, dont le goût n’est pas toujours au rendez-vous ». La critique pointe notamment du doigt les longs flash-back consacrés à la défunte Irène qui, selon elle, « freinent le rythme trépidant du film » et l’empêchent d’atteindre la nervosité des comédies de Woody Allen auxquelles elle tente de se mesurer.
À cette réserve, The Hollywood Reporter ajoute une nuance structurelle. Si la revue américaine salue la « splendeur visuelle » et le soin apporté à la reconstitution du Paris des années 20, elle s’interroge sur la finalité du récit. Le quotidien résume « un film dont l’atmosphère de fantaisie forcée tombe à plat. » Variety quant à lui, ne manque pas d’adjectif pour décrire ce qu’il considère être « le pire film d’ouverture de festival depuis dix ans » : « prétentieux, ampoulé, laborieux, tellement imbu de ses propres idées ».