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“On est en train de basculer vers un monde où la retraite devient une prestation financière et n’implique plus automatiquement l’arrêt du travail”, entame Vincent Vandenberghe, professeur à l’École des sciences économiques de l’UCLouvain. La pension, autrefois vue comme une récompense finale après une carrière complète, deviendrait un revenu auquel on a droit parce qu’on a cotisé. Un changement culturel profond dans la société belge, mais déjà bien ancré dans le reste du monde. “Dans certains pays, comme la Nouvelle-Zélande, l’âge effectif de retrait du marché du travail est supérieur à 67 ans, alors que les gens touchent une pension au plus tard à 65 ans”, poursuit l’économiste. La Belgique semble donc s’aligner progressivement sur un modèle où l’on peut toucher sa pension tout en continuant à travailler.

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François-Xavier Lievens, assistant à l’École des sciences du travail de l’UCLouvain, y voit une évolution inquiétante de notre rapport au travail. Si de plus en plus de seniors travaillent après 65 ans, c’est aussi parce que certaines pensions ne permettent pas de vivre correctement. “On est dans une société où les gens doivent travailler de plus en plus pour avoir un revenu qui leur permette de vivre, ou parfois simplement de survivre”. Le risque serait de banaliser une situation qui devrait rester exceptionnelle. “Aux États-Unis, il n’est pas rare de voir des personnes de 80 ans mettre des biens en rayon dans les supermarchés. Je ne serais pas étonné que la tendance soit la même chez nous.”

Pourquoi les employeurs s’intéressent aux seniors ?

Si les seniors sont de plus en plus présents dans les flexi-jobs, c’est aussi parce que les employeurs y trouvent leur compte. “Il y a des seniors qui sont demandeurs, mais en face, il faut aussi une demande des employeurs”, rappelle Vincent Vandenberghe. En effet, le flexi-job coche deux cases très recherchées : la flexibilité (bien évidemment) et un coût salarial nettement plus faible qu’un emploi classique. Dans l’horeca, le commerce ou certains services, cette formule permet de renforcer les équipes lors des pics d’activité, sans s’engager dans un contrat plus stable.

Les seniors peuvent aussi rassurer certains employeurs. Ils ont une expérience professionnelle, une disponibilité parfois plus grande, et ne cherchent pas un emploi à temps plein. Pour un restaurateur, un commerçant ou une PME, le calcul peut donc sembler idéal. “Si vous travaillez dans l’horeca ou la distribution, c’est du pain béni”, résume Vincent Vandenberghe.

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Mais cette attractivité pose une autre question : est-ce qu’on crée de l’emploi en plus, ou est-ce qu’on remplace des emplois classiques par ces formes de travail moins coûteuses ? “Si vous ne réduisez le coût du travail que pour certaines catégories, vous créez forcément des incitants à substituer un type de travailleur à un autre”, prévient Vincent Vandenberghe. Sur les métiers peu qualifiés, génériques ou facilement remplaçables, le risque de substitution est réel. Faire tourner une cantine, trier des colis, servir en salle : autant de tâches où un employeur peut être tenté de préférer un flexi-job moins cher à un contrat classique.

Des seniors poussés vers des jobs moins attrayants

Si le flexi-job peut être présenté comme un complément de revenu, il peut aussi devenir un pis-aller pour des pensionnés fragilisés. “Les pensions en Belgique sont considérées comme relativement basses au niveau européen”, rappelle François-Xavier Lievens. “Certaines sont confortables, mais d’autres sont vraiment très précaires”. Dans ce contexte, le flexi-job devient une manière de boucler les fins de mois. Mais pas forcément dans de bonnes conditions. Les secteurs où ces contrats se développent ne sont pas toujours les plus confortables, surtout pour des travailleurs âgés. “On remplace de l’emploi stable par de l’emploi de moins bonne qualité”, tranche François-Xavier Lievens. “Et ce sont parfois des personnes âgées qui doivent bosser alors que le système de pension a justement été inventé pour leur permettre de se reposer.”

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Vincent Vandenberghe nuance toutefois sur un point : les pensionnés disposent en principe d’un revenu de base. “Ils ont une position de repli. Ils ne sont pas contraints d’accepter n’importe quoi.” Mais il reconnaît que cette sécurité dépend fortement du montant réel de la pension. Si celle-ci devient trop faible, le choix se transforme vite en contrainte. C’est tout le paradoxe du système. Les flexi-jobs offrent une solution souple, utile pour certains seniors qui veulent rester actifs. Mais ils peuvent aussi devenir le symptôme d’un système où la pension seule ne suffit plus toujours à vivre dignement.