CANNES PREMIÈRE – Géraldine Nakache sort de la comédie pour mettre face à face Niels Schneider et Monia Chokri dans un couple dont le mari est un pervers narcissique.
Mettre la mezouza à l’intérieur de la maison plutôt qu’à l’extérieur de la porte d’entrée, ça n’a l’air de rien, mais pour Jacques (Niels Schneider), ce n’est pas casher. Jacques fait partie de ces juifs qui observent scrupuleusement les rites. Quand il rencontre Gil (Monia Chokri) à Dubaï, il est certain d’avoir trouvé la femme de sa vie. Ça tombe bien, elle est juive, mais moins fidèle aux traditions. Ils ont en commun d’avoir perdu un proche. Le coup de foudre porte ses fruits rapidement : Gil est enceinte. Ils se marient devant le rabbin à Dubaï sans lui parler de l’heureux événement. Pas vraiment casher, mais quand ça l’arrange, Jacques peut faire des entorses.
En France, ils habitent une maison de 300 m2 près de Fontainebleau, pas très accessible pour leurs amis et leur famille. Jacques travaille beaucoup, parle en anglais au téléphone, se plaint souvent qu’il est fatigué et passe en un quart de tour d’un ton doucereux aux insultes. Gil fait profil bas, encaisse, se plie à ses désirs et est souvent heureuse de le retrouver. Elle lui reproche cependant sa décision d’installer des baby phones partout dans la maison sans son approbation et l’embauche d’une nounou pour leur fille quand elle reprend son travail de technicienne dans le cinéma. Mais à chaque discussion, c’est pareil : il a tout bien fait, c’est elle qui pense mal. « Si tu penses bien, il ne t’arrivera que du bien », dit à Gil le rabbin qui célèbre leurs noces.
Si tu penses bien, c’est le titre du film de Géraldine Nakache présenté sur la Croisette dans la section Cannes Première et rythmé musicalement par I’ll Stand by me, chantée par Chrissie Hynde. En seulement une heure trente-quatre, la réalisatrice du mal-aimé Nous York (2012) et du pas très convaincant J’irai où tu iras (2019) dresse un panorama éprouvant, et réussi, de l’emprise au sein d’un couple.
Dans le rôle du mari possessif et toxique, Niels Schneider déploie la même morgue que son personnage de trader fou, insatiable et diabolique dans la série D’argent et de sang (2024), de Xavier Giannoli. Monia Chokri, présidente du jury de la Caméra d’or de cette 79e édition du festival, a tous les atouts pour incarner Gil, une femme capable de s’assumer mais pas assez confiante en elle pour répondre aux humiliations régulières de son mari.
À l’aide de flash-back, Géraldine Nakache raconte six ans de la vie de ce couple en décortiquant les mécanismes mis en place par un pervers narcissique. Elle aurait pu nous perdre avec ses nombreux allers-retours dans le temps. Au contraire, la construction de son récit en sort renforcé. Sa mise en scène nerveuse et haletante privilégie les très gros plans sur Gil chaque fois qu’elle vit un moment intime, comme le mikve, bain purificateur. Le spectateur étouffe avec elle, a envie de lui crier de partir. Loin du registre comique auquel elle nous avait habitués, Géraldine Nakache participe pour la première fois au grand festival cannois et fait une entrée fracassante dans le genre dramatique. Et elle a le cran de le faire au sein de la communauté juive, dont les coutumes sont utilisées par Jacques pour renforcer sa domination. Une bonne surprise.