Minister for Consumer Protection, Social Fraud and Equal Opportunities Rob Beenders pictured during a plenary session of the Chamber at the Federal Parliament in Brussels, Wednesday 13 May 2026. BELGA PHOTO DIRK WAEMMinister for Consumer Protection, Social Fraud and Equal Opportunities Rob Beenders pictured during a plenary session of the Chamber at the Federal Parliament in Brussels, Wednesday 13 May 2026. BELGA PHOTO DIRK WAEMRob Beenders (Vooruit), ministre de la Lutte contre la fraude sociale. ©BelgaimageLa lutte contre la fraude sociale rapporte 414 millions d’euros en 2025: « Près d’une enquête sur deux mène à des résultats concrets »

Doit-on se réjouir de ces rentrées financières ? Que penser d’une société où la délation prend de l’ampleur ? Pierre-Etienne Vandamme, professeur d’éthique à l’UCLouvain, se dit « un peu interpellé » par ce constat. « C’est le signe d’une société dans laquelle il y a des frustrations assez fortes. On ne dénonce pas par pur plaisir. Il doit y avoir un sentiment d’injustice personnelle, peut-être chez des gens qui travaillent dur et qui se sentent peu reconnus, mal rémunérés. »

David Clarinval : « La fraude sociale est plus grave, sur le plan des principes, que la fraude fiscale »Morale ou légalité ?

« Cela dit, nuance immédiatement le Pr Vandamme, on a vite fait de dénoncer d’un bloc toute forme de fraude sociale, sans toujours faire la distinction entre les situations des personnes. Tout ce qui est légal n’est pas toujours moralement acceptable, et à l’inverse, tout ce qui est illégal n’est pas toujours moralement condamnable. Thomas d’Aquin disait que quand on est dans une situation de nécessité, qu’on a besoin de manger, le vol est permis. »

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Une population qui dénoncerait toute déviation du cadre légal, c’est une population dangereusement obéissante. On a des exemples historiques. Dénoncer les Juifs, des gens l’ont fait sans sourciller.

Mais ces dénonciations, faut-il les considérer comme une forme de contrôle social sain, utile à la société ? Ou au contraire comme un acte de jalousie malsaine ? « Cela dépend des cas. Effectivement, il y a quelque chose de sain à dénoncer une injustice. Imaginons quelqu’un qui se ferait attaquer dans la rue ou qui serait victime d’un propos raciste ou sexiste. Là, on va plutôt avoir l’intuition que ce qu’il faut faire, c’est dénoncer, sinon on se rend complice d’une injustice. Mais il faut prendre la mesure des injustices qui méritent le plus d’être dénoncées, et de celles sur lesquelles on pourrait avoir des raisons de fermer les yeux. Cela m’interpelle que la délation porte essentiellement sur la fraude sociale, qui est généralement, pas toujours, le fait de personnes qui sont en difficulté financière, et qu’on ferme les yeux sur d’autres types d’injustices, comme l’optimisation fiscale des plus privilégiés qui, bien que légale, pourrait être considérée comme immorale. Il faut vraiment se poser la question des circonstances de vie de la personne avant d’envisager une dénonciation. Et ne pas s’en tenir à la pure légalité. Parce qu’une population qui dénoncerait toute déviation du cadre légal, c’est une population dangereusement obéissante. On a des exemples historiques. Sous le fascisme, par exemple, des populations manquaient d’esprit critique et s’en tenaient au cadre légal quand on a appelé à dénoncer les Juifs. Des gens l’ont fait sans sourciller. Un gouvernement peut promouvoir des lois injustes. Et dans ces cas-là, d’un point de vue éthique, ce n’est pas toujours le camp du gouvernement qu’il faut choisir. »

Méfiance ou solidarité ?

Le législateur devrait-il dès lors s’abstenir d’appeler à la dénonciation ? « On voit bien l’intérêt pour les pouvoirs publics, car cela rend la loi plus effective. Mais on doit se demander aussi quel genre de sociétés et de liens sociaux on promeut par ce genre d’appel. On promeut la méfiance réciproque et généralisée, peut-être au détriment de l’entraide, de la solidarité entre les citoyens. Je ne sais pas si c’est de cela que notre société a besoin pour le moment. Il y a peut-être d’autres moyens d’équilibrer les comptes de l’État. C’est souvent sur les mêmes qu’on tape. Et cela ne me paraît pas forcément juste. Mais évidemment, ça dépend des conceptions de la justice des uns et des autres. »