Gilles Lellouche et Lars Eidinger impressionnent en Jean Moulin et Klaus Barbie dans le nouveau Laszlo Nemes qui revient sur les derniers jours – d’interrogatoire et de torture – du héros de la Résistance.

Tout juste avant Le Troisième jour, le remarquable film de Daniel Auteuil sur le sauvetage des enfants juifs de Vénissieux et en attendant Notre salut d’Emmanuel Marre et le De Gaulle d’Antonin Baudry, Laszlo Nemes a donc donné le coup d’envoi des longs métrages français cannois remontant le temps jusqu’à la seconde guerre mondiale. Et le premier long métrage sur grand écran (après deux téléfilms d’Yves Boisset et Pierre Aknine en 2002 et 2003) consacré à la plus symbolique figure de la Résistance mis en scène par le réalisateur du Fils de Saul n’était évidemment pas le moins attendu du quatuor. Une entente renforcée par le fait qu’au lieu d’une biographie de A à Z, de sa naissance à sa mort, Moulin s’appuie sur un angle précis : les derniers jours de son existence avant de succomber le 8 juillet 1943 aux sévices administrés par les Nazis prêts à tout pour connaître tous les secrets de Résistance française

Moulin

Szabolcs Barakony – Studio TF1 – @pitchipoi_productions – TF1 Films Production – Umedia

On retrouve ici d’emblée la signature « Nemes » – celle qui hérisse ses détracteurs – : des cadres au cordeau qui emprisonnent des personnages étouffés par un vaste hors-champ dans un 35mm travaillé avec soin. Mais le procès en ultra-stylisation gratuite paraît ici assez injuste. Car ce style-là épouse parfaitement ce qui constitue l’épicentre de son nouveau film : le face-à-face entre Moulin et Klaus Barbie dans un huis clos permanent qui va passer de pièce en pièce : des dorures du bureau du criminel nazi au sous-sol sordide où Moulin affrontera les séances de torture. C’est d’ailleurs au moment de la rencontre entre les deux hommes que le film décolle instantanément. Car, avant cela, la mise en place doit forcément se coltiner tout l’aspect reconstitution d’époque et il en va alors des dialogues comme de la déco : une petite propension à surcharger les choses

Moulin de Laszlo Nemes

TF1 Studio

Mais l’essentiel se situe donc évidemment ailleurs. Dans ce qui se dit, se tait et se joue quand Barbie prend Moulin entre ses griffes. Un face-à-face d’hommes qui est aussi un face-à-face d’acteurs. Ce que Nemes a évidemment pris en compte. Jamais jusqu’ici dans ses films, les comédiens n’avaient été à ce point moteur du dispositif, alors que dans Le Fils de Saul, Sunset et Orphelin, le geste de réalisation primait sur tout le reste jusqu’à devenir un personnage à part entière. Ici, c’est Gilles Lellouche et Lars Eidinger qui mènent la danse. Sans qu’on puisse dissocier leurs performances saisissantes de bout en bout.

La prestation de Lellouche tout en retenue permet en creux de voir tout ce que son personnage, dans son obligation de dissimulation permanente, ne peut pas exprimer : sa peur. Ou plutôt ses peurs : de souffrir le martyr comme de finir par parler. Nulle trace ici de la moindre démonstration. La manière dont ce rôle l’habite évite tout débordement contre-productif. Et ce d’autant plus qu’Eidinger prend, lui, en charge l’explosivité de la rage bouillonnante qui, à l’inverse de Moulin, se doit de surgir. Pour créer la stupeur, l’effroi, le chaos… et obtenir les aveux qui ne viendront pas.

Et malgré cet acte de courage hors du commun, Moulin ne verse jamais dans la pure hagiographie. Il raconte un homme inquiet de sa propre faillibilité, donnant à ce récit dont on connaît pourtant l’issue funeste cette tension qui jamais ne faiblit. Un tour de force.

De Laszlo Nemes. Avec Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin… Durée : 2h10. Sortie le 28 octobre 2026