Les distributeurs sont vent debout contre les conclusions de la commission d’enquête sénatoriale sur les marges des industriels et des distributeurs. L’industrie agroalimentaire salue un rapport qui «tranche le débat».
«Quand je vois les conclusions, je suis estomaqué.» Invité de France Inter ce jeudi matin, Alexandre Bompard n’a pas caché son agacement avant même la publication officielle du rapport sénatorial sur les marges de la grande distribution en fin de matinée. Le patron de Carrefour a qualifié les conclusions de cette commission d’enquête de «caricaturales» et d’«irrespectueuses» du métier de distributeur.
Après six mois de travaux et de nombreuses auditions, la commission sénatoriale a rendu un rapport particulièrement critique envers les enseignes de la grande distribution. Les sénateurs dénoncent notamment les pratiques des centrales d’achats européennes, les baisses de commandes utilisées pour faire pression sur les industriels ou encore les réticences des distributeurs à rouvrir les négociations commerciales avec leurs fournisseurs. Pour les auteurs du rapport, les relations commerciales dans l’agroalimentaire «fragilisent toute la chaîne de valeur au profit des distributeurs et au détriment de l’amont».
Le législateur français a «tendance à vouloir tout rigidifier, tout administrer, tout plafonner», a estimé Alexandre Bompard. Selon lui, le discours consistant à affirmer que «40 euros sur 100» reviendraient à la grande distribution est «faux». «Ce qui me reste à la fin, c’est 1% de mon chiffre d’affaires», a-t-il insisté, en opposant cette rentabilité à celle des grands groupes agroalimentaires, qu’il évalue autour de 15%. Le patron de Carrefour a également défendu le principe des négociations commerciales internationales menées par les centrales d’achat européennes, cibles de nombreuses critiques dans le rapport. «Je revendique le fait de pouvoir négocier», a-t-il assuré, estimant que cela permet de faire bénéficier les consommateurs français de prix plus avantageux obtenus dans d’autres pays. Alexandre Bompard rappelle par ailleurs qu’il ne négocie «plus les matières premières agricoles» et demande désormais à connaître précisément le prix payé aux agriculteurs.
«Dès le début, on se doutait que cette commission serait un procès à charge contre la grande distribution, il suffit de voir la façon caricaturale dont les questions étaient posées» durant les auditions, a réagi le patron d’Intermarché, Thierry Cotillard, après la publication du rapport. «On exige la transparence des distributeurs, mais jamais celle des grands industriels agroalimentaires: cette absence totale de réciprocité nous amène à questionner le rapport dès ses premières propositions», a renchéri Judith Jiguet, la déléguée générale de la FCD qui représente les enseignes de la distribution alimentaire.
Si la grande distribution s’étrangle, l’industrie agroalimentaire salue un texte qui «tranche le débat». «Depuis vingt ans, la grande distribution cultive un récit selon lequel elle serait le bouclier des Français face à des industriels qui chercheraient à augmenter les prix. La commission en démonte l’imposture avec une rigueur sans précédent», indiquent, dans un communiqué conjoint, sept organisations professionnelles du secteur dont l’Ilec (regroupant une centaine de géants de l’agroalimentaire), l’Ania (23.000 entreprises de l’agroalimentaire) et Pact’Alim (PME et ETI de l’alimentation). Selon un porte-parole de l’Ania, ce texte met en avant un rapport de force inégal dénoncé depuis longtemps, «avec une situation tellement problématique et déséquilibrée que le constat fait ce jeudi est forcément d’une clarté absolue.»
«La consommation alimentaire résiste»
Au ministère de l’économie, on marche sur des œufs. «Ce rapport contient des propositions intéressantes qui rejoignent certaines qu’on défend comme la différenciation des PME», explique le cabinet du ministre du commerce et du pouvoir d’achat, Serge Papin, ancien DG de Système U. Mais, Bercy se montre plus réservé sur la portée générale du texte. «Ce rapport s’attache à trouver un responsable sans forcément repenser le système à bout de souffle», pointe le cabinet.
Cette passe d’armes intervient dans un climat déjà tendu autour du pouvoir d’achat et des prix alimentaires. Alexandre Bompard a affirmé que «la consommation alimentaire résiste», malgré les inquiétudes liées au conflit au Moyen-Orient. Selon lui, l’inflation alimentaire tourne aujourd’hui autour de 1%, proche d’une stabilité des prix. Il reconnaît toutefois que les ménages les plus fragiles continuent d’adapter leurs achats, en réduisant par exemple leur consommation de viande rouge ou en privilégiant davantage les marques de distributeur.