Il s’agit de l’un des épisodes les plus tendus de l’histoire récente entre La Havane et Washington. Mercredi 20 mai, l’ancien dirigeant cubain Raul Castro a été inculpé aux États-Unis, accusé du meurtre d’Américains il y a près de 30 ans.
Le 24 février 1996, des chasseurs Mig cubains avaient abattu deux petits avions civils dans le détroit de Floride, causant la mort de quatre personnes appartenant à l’organisation « Hermanos al rescate » (« Frères à la rescousse »).
Un troisième avion, à bord duquel se trouvait José Basulto, le chef de cette organisation fondée par des exilés cubains opposés au régime castriste, est parvenu à s’échapper.
Washington soutient que l’attaque a eu lieu dans les eaux internationales, tandis que La Havane affirme avoir agi en légitime défense dans ses eaux territoriales.
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Trente ans plus tard, la justice américaine accuse Raul Castro – alors ministre de la Défense – de meurtre, complot en vue d’assassiner des Américains et destruction d’aéronefs, en plein regain de tensions entre les deux pays.
René Gonzalez, 69 ans, pilote et ex-agent du renseignement cubain, infiltré à cette époque aux États-Unis, où il a participé à la fondation de « Hermanos al rescate » en 1991, livre à l’AFP sa version des événements.
Agenda « secret »
René Gonzalez se souvient que l’organisation était connue pour ses missions visant à secourir des Cubains qui tentaient de rejoindre la Floride, les « balseros ». Mais, selon lui, « derrière un concept humanitaire de sauver des vies se dissimulait toute une série de projets qui n’étaient pas publics », dit-il, comme des actions violentes de déstabilisation sur l’île.
« Ils sont montés d’un cran (…) sous l’effet de la perception que [le gouvernement communiste] n’en avait plus pour longtemps », explique-t-il, en référence à la très grave crise économique que traversait Cuba dans les années 1990.
L’ex-agent nuance toutefois en précisant que tous les membres ne partageaient pas ces intentions.
« Parmi ceux qui sont morts, il y a deux jeunes pour lesquels j’ai de la peine, Carlos Costa et Mario de la Peña, qui voulaient simplement accumuler des heures de vol et sauver des balseros » et « n’avaient rien à voir avec le reste des autres plans », affirme-t-il.
Il se souvient avoir participé à une incursion aérienne au-dessus de La Havane en 1994 : « Nous avons volé à environ trois milles [4,8 kilomètres] du Malecon », promenade côtière de La Havane, « en lançant des fusées éclairantes, des fumigènes. (…) Ce fut une violation flagrante [de l’espace aérien cubain], très médiatisée » par la presse américaine.
Attaque instrumentalisée
Concernant le 24 février 1996, René Gonzalez se souvient du moment où il a appris la nouvelle : « Pour moi, ça a été un choc. »
En tant qu’agent cubain infiltré en Floride, « ça a été des jours compliqués, il fallait être constamment en alerte, transmettre des informations, recevoir des orientations [de La Havane] sur la manière de gérer les choses », raconte celui qui a été condamné à 15 en prison aux États-Unis pour espionnage.
Pour lui, l’attaque perpétrée par les Mig de l’aviation cubaine a été utilisée politiquement par les secteurs les plus radicaux de l’exil cubain en Floride.
« Ils étaient heureux, parce qu’en réalité, ils ont réussi. Bon, ils ont provoqué quatre morts, mais ils ont obtenu une loi qui nous a fait beaucoup de mal », dit-il en référence à la loi Helms-Burton, qui a transformé en loi fédérale l’embargo contre Cuba, adoptée par le gouvernement de Bill Clinton (1993-2001) en riposte à cet événement.
Manœuvre pour accentuer la pression
René Gonzalez estime que l’inculpation de Raul Castro, frère du défunt Fidel Castro, fait partie d’une « stratégie plus large » de Washington pour accroître la pression sur Cuba.
« Cela ne me surprend pas, compte tenu du contexte d’agressivité que le gouvernement Trump a généré en recourant de nouveau à la diplomatie des canonnières », dit-il.
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« Ce réquisitoire n’est rien d’autre que (…) la manœuvre de ce secteur [de l’exil anti-castriste] pour voir s’il parvient finalement à pousser le gouvernement américain [à agir] contre Cuba », analyse l’ancien agent.
Selon lui, certains à Miami « rêvent » depuis des décennies d’une confrontation directe entre les deux pays. « Ce serait une tragédie pour Cuba et pour les États-Unis (…), je ne voudrais pas avoir à tirer sur un jeune Nord-Américain », conclut-il.
Avec AFP