Très vite, les téléphones explosent d’appels. Des voix paniquées, confuses, parfois incohérentes. Certains parlent d’une bombe, d’autres d’un objet ayant traversé la foule. Personne ne comprend encore vraiment ce qui vient de se produire. Puis un collègue, gille à Binche, prononce un mot qui glace immédiatement l’opératrice : un ramassage. À cet instant, elle sait déjà que ce n’est pas un banal accident de roulage. Que la nuit vient de basculer dans l’horreur.
L’attentat
Quand la première équipe arrive sur place, le doute n’existe plus. « La première chose que je dis à mes collègues : on a un attentat. On est préparé à ça ». Malgré l’expérience, malgré les formations, l’émotion gagne chacun. Les appels deviennent tous semblables, tous empreints de panique et de sanglots. Deux lignes seulement restent ouvertes : celle de Paolo Falzone… et celle de sa maman.
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Un agent tente désespérément de rappeler Paolo, sans succès. Alors l’opératrice reste avec sa mère au téléphone. Elle comprend peu à peu que son fils a 32 ans. Elle imaginait un jeune conducteur, elle découvre un homme au milieu d’un drame inimaginable. « Je lui parle de maman à maman », confie-t-elle. Au bout du fil, la femme découvre peu à peu le désastre. L’opératrice l’accompagne jusqu’à ce qu’elle arrive près de la voiture.
Pendant ce temps, les hôpitaux de la région sont placés en état d’alerte. Les secours affluent de partout. Les bilans tombent les uns après les autres, chaque nouvelle information apportant son lot de stupeur. Et pourtant, au milieu de cette tempête humaine, un lien invisible unit les intervenants. « Ce qu’on vit à cet instant T, c’est entre nous, c’est notre histoire ».
Après sa garde, sur la route du retour, l’opératrice craque. Elle pleure au téléphone avec son mari, submergée par le stress, l’adrénaline qui retombe et les images qui ne quittent plus son esprit.
Deux héroïnes
Puis viennent les témoignages des infirmières urgentistes. Deux femmes déjà confrontées aux attentats de Bruxelles. Deux professionnelles aguerries. Pourtant, cette nuit-là les a profondément bouleversées.
Quand l’appel tombe, elles comprennent immédiatement que leurs capacités risquent d’être dépassées. Dans le véhicule d’urgence, elles changent leur manière d’intervenir. « Nous sommes sur un plan catastrophe ». Les gestes deviennent mécaniques, dictés par les procédures apprises pour les pires scénarios.
Mais rien ne prépare vraiment à ce qu’elles découvrent en haut de la rue des Canadiens.
D’abord Frédéric D’Andrea, déjà pris en charge. Puis, en redescendant, la scène entière apparaît. « C’est un carnage ». Des corps allongés partout. Le silence étrange d’un chaos figé. « C’est un chaos très calme, bizarrement ». Cette phrase résonne longtemps dans la salle, laissant derrière elle un frisson palpable.
Poste médical avancé
Une autre équipe SMUR trie déjà les victimes. Les urgentistes se répartissent les rôles sans un mot inutile. Chacun agit, porté par l’urgence absolue. Un poste médical avancé est ouvert dans le home L’Espoir. Les victimes affluent. Les décisions doivent être prises en quelques secondes. Qui sauver en priorité. Qui peut encore être aidé. Qui ne le peut plus.
L’une des infirmières craque en évoquant ce moment. « C’est de la médecine de guerre », souffle-t-elle avec émotion. Malgré les formations, malgré l’expérience, elle avoue avoir été plus marquée par Strépy que par les attentats de Bruxelles. Cette fois, les familles étaient là. Tout près. Les regards, les supplications, les cris accompagnaient chaque décision. « Il a fallu prendre des décisions difficiles, sans même pouvoir adresser des mots, si importants ».
Sa collègue parle alors de ce sentiment d’impuissance qui l’habite encore. « Parfois, un mot change tout ». Mais cette nuit-là, il n’y avait même plus de mots possibles. Il y avait cette famille demandant de sauver Monsieur D’Andrea. Ce compagnon qui demandait pourquoi personne n’agissait encore pour Madame Gara, alors qu’un macaron noir indiquait déjà qu’il n’y avait plus rien à faire.
Une Binchoise
L’une des infirmières, originaire de Binche et profondément attachée au folklore, raconte alors le geste qui continue de la hanter : elle a dû découper un costume de gille pour tenter de sauver une victime. Pour elle, ce costume représente bien plus qu’un vêtement. Il est un symbole sacré du carnaval, du respect, de l’identité d’une ville entière. Depuis ce jour, dit-elle, elle ne regarde plus jamais le carnaval de la même manière.
Puis, au milieu de cette douleur, un moment suspendu bouleverse l’audience.
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La famille de Florian Devise prend la parole pour remercier les deux infirmières. Elles ont changé « la couleur de la pastille de Florian ». Il est pris en charge rapidement, et sauvé. Son père, la voix tremblante, leur dit simplement : « S’il est à côté de nous aujourd’hui, c’est grâce à vous ».
Florian et ses proches se lèvent alors pour embrasser les deux. Le public se lève pour applaudir ces deux héroïnes, Julie et Caroline.
Des professionnels marqués à vie
Un pompier ambulancier d’Ath a été dépêché rue des Canadiens. Très vite, il a compris qu’un drame d’une ampleur exceptionnelle venait de se produire dans la région du Centre. Habitué aux interventions liées aux accidents de la route, il a immédiatement perçu que la situation dépassait tout ce qu’il avait connu jusque-là.
Un secouriste expérimenté, engagé au poste médical avancé, raconte avoir été submergé par l’émotion une fois sa mission terminée. « En Italie, j’ai vécu des avalanches et des tremblements de terre. Là-bas, les causes étaient naturelles. À Strépy, la cause était humaine. » Ce professionnel retient avant tout la solidarité et la bienveillance qui ont marqué cette journée, même si l’émotion reste encore très présente aujourd’hui.
Une médecin de Charleroi, forte de vingt années d’expérience, a également été appelée sur les lieux. À son arrivée, elle a croisé un homme qui la suppliait de sauver son père. Affectée au poste médical avancé, elle s’est retrouvée confrontée à un très grand nombre de blessés. « Il fallait prendre des décisions rapidement et tenter de faire les choses correctement », confie-t-elle avec émotion. Elle souligne le calme et l’entraide qui régnaient parmi les équipes de secours. Comme d’autres intervenants, elle évoque une véritable « médecine de guerre » et un profond sentiment d’impuissance face à l’ampleur de la tragédie. « Quelle horreur… c’est vraiment une horreur », a-t-elle déclaré.
Un ambulancier du SMUR d’un hôpital carolorégien, actif depuis plus de vingt ans, a lui aussi été envoyé au poste médical avancé. Il se souvient de six corps sans vie et de nombreux blessés. Cette intervention l’a profondément marqué. « Après le débriefing, organisé deux jours plus tard, on voulait me mettre sur une voie de garage. J’ai craqué. Quelques jours après, le 1er avril, j’ai appelé mon chef pour lui dire que je ne dormais plus. On m’a répondu que je devais fumer un joint pour me détendre. » Lorsqu’il a repris le travail, il fonctionnait en pilote automatique, hanté par les images de Strépy. En août, son corps a fini par céder. Avec courage, il a ensuite entrepris une formation d’aide-soignant.
Un autre pompier est intervenu directement sur le véhicule impliqué. Il a participé à l’extraction des victimes, dont Fifa, dont l’état se dégradait rapidement. « Nous avons dû découper le pare-brise pour extraire la personne décédée afin de pouvoir porter secours à celle qui était en urgence vitale. Je ne me souviens même plus de l’état du pare-brise », explique-t-il. Il évoque un profond sentiment d’impuissance ainsi qu’une grande empathie envers les familles touchées. Selon lui, beaucoup de pompiers connaissaient au moins une personne présente au carnaval ce jour-là.