« Cette décision renforce la confiance de nos citoyens dans la démocratie et démontre que les mécanismes de protection de la démocratie fonctionnent. Un État de droit est un État qui considère et évalue sérieusement les allégations », s’est félicité le ministre de la Justice, Akin Gürlek, lors d’une conférence de presse.
Plusieurs milliers de partisans du CHP se sont de leur côté rassemblés jeudi soir devant les locaux du parti à Istanbul et à Ankara. « Tant que les organes judiciaires de l’AKP décident de la direction du CHP et non ses membres, je ne quitterai pas ce bâtiment », a lancé Özgür Özel depuis un bus de campagne transformé en tribune.
Retour aux commandes de l’ancienne direction désavouée
Dans l’immédiat, c’est en effet l’ancienne direction du parti qui a été désignée pour reprendre les rênes de la formation politique. Kemal Kiliçdaroglu, 77 ans, avait dirigé le parti entre 2010 et 2023. Nommé candidat commun de la large coalition d’opposition lors des élections présidentielles de mai 2023, il avait perdu face à son adversaire, Recep Tayyip Erdogan.
Désavoué par une partie de la base du parti, il avait été écarté de la tête du CHP quelques mois plus tard. Özgür Özel avait été élu, incarnant une ligne plus combative que son prédécesseur face au tout-puissant président Erdogan. Les élections municipales de mars 2024 ont ensuite hissé le CHP au rang de premier parti du pays en nombre de voix pour la première fois depuis près de 50 ans.
La victoire inespérée de l’opposition turque a un goût de revancheUne opposition méthodiquement mise à mal
Depuis, le parti est dans le viseur de la justice, une institution largement inféodée au palais présidentiel. Le 19 mars dernier, le très populaire maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, a ainsi été arrêté et placé en détention pour « corruption », une accusation que ce dernier réfute. Des centaines de milliers de Turcs étaient descendus dans les rues pour protester contre cette opération : une première depuis les grandes manifestations antigouvernementales de Gezi Park en 2013.
Le charismatique maire d’Istanbul est considéré comme l’adversaire le plus sérieux de Recep Tayyip Erdogan. Cette arrestation s’inscrivait dans une série de procès déjà lancés contre l’édile depuis son élection à la mairie d’Istanbul en 2019. Il avait déjà été condamné par la justice en 2022 pour « insulte » envers des hauts fonctionnaires.
En Turquie, la mobilisation contre l’autoritarisme entre dans une nouvelle phase
Derrière les barreaux depuis plus d’un an, Ekrem Imamoglu est actuellement jugé devant le tribunal de Silivri, en banlieue d’Istanbul, dans un procès-fleuve où il est visé par 142 chefs d’inculpation distincts et encourt 2 430 années de prison. Tout au long des audiences, il ne cesse de dénoncer une « parodie de justice ». Plusieurs centaines de membres de la mairie d’Istanbul ainsi que d’autres municipalités sont visés dans des procès similaires.
À défaut de reconquérir le cœur des électeurs pour regagner du terrain dans les sondages, le pouvoir s’emploie à saper l’opposition par tous les moyens. Özgür Özel avait notamment accusé le Parti de la Justice et du Développement (AKP, parti présidentiel) de faire chanter des élus du CHP, notamment des maires, afin qu’ils rejoignent la coalition gouvernementale.
Les responsables du parti avaient tenté de prendre des mesures face à cette stratégie méthodique du pouvoir. Par un tour de passe-passe administratif, un congrès extraordinaire avait été organisé le 21 septembre 2025 dans l’espoir de sauver la direction, sans succès.
Viennent s’ajouter à cela les doutes concernant la probité de Kemal Kiliçdaroglu, ancien président du parti, qui reprend opportunément les commandes de la formation politique. Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux la veille de la décision de justice, le politicien reprenait à son compte les accusations de corruption qui visent sa propre formation.