Dans son sixième film, L’Objet du délit, présenté hors compétition au Festival de Cannes, l’actrice-réalisatrice raconte sur fond d’opéra le choc des générations post-MeToo.
Huit ans après Place publique et cinq ans après la disparition de Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui revient derrière la caméra pour s’attaquer à l’un des sujets les plus épineux de l’époque : MeToo. Présenté hors compétition au Festival de Cannes, L’Objet du délit décortique avec humour les clivages au sein d’une production d’opéra, alors qu’un artiste est accusé d’agression sexuelle par sa partenaire. Avec tout l’esprit qui caractérise depuis toujours sa plume, l’actrice-réalisatrice donne à entendre toutes les générations et opinions sur le sujet, avec nuances et sans jugement. Une prouesse à laquelle s’associe une troupe d’acteurs irrésistible, de Daniel Auteuil en chef d’orchestre pleutre à Claire Chust en influenceuse propulsée metteuse en scène.
Madame Figaro. – L’Objet du délit commence sur cette phrase : « Quand chacun a sa conception de la justesse, c’est la cacophonie. » Cette cacophonie a-t-elle été votre déclic ?
Agnès Jaoui. – Oui, autant que ces questions : pourquoi n’y a-t-il toujours pas l’égalité homme-femme et pourquoi y a-t-il même des régressions à ce sujet ? J’ai 61 ans, j’ai commencé à m’intéresser au féminisme grâce aux livres de ma mère, j’ai subi les inégalités de salaire ou d’opportunités, les injonctions à la beauté et à la jeunesse… Et, au début des années 2000, la plupart des jeunes filles que je croisais me disaient que c’était une affaire réglée. J’avais l’impression d’être une vieille ringarde prêchant dans le désert. Et puis MeToo a fait ressurgir ces sujets et parfois des points de vue plus radicaux. Je trouve formidable que la parole se soit libérée face à des comportements inadmissibles, mais je regrette aussi les dissensions entre les différents courants féministes, ou parfois, une opposition de fait contre les hommes. Or, la question n’est pas celle du genre mais celle du pouvoir. J’avais envie et besoin de parler de tout ce que je trouvais incohérent ou injuste.
De quelles injustices parlez-vous ?
Je ne peux pas adhérer au combat quand la gauche, le progressisme, l’humanisme utilise les mêmes armes que le fascisme : censure, délation, bannissement à vie sans fondement, tribunal public, absence de cohérence entre le délit et la peine… Pour moi, on ne peut pas juger de la même façon une main sur la cuisse non consentie et un viol. Il m’est arrivé d’être témoin de situations où l’effet de meute prenait le pas sur l’intelligence humaine et je le déplore. Il faut éviter de répondre à l’injustice par l’injustice.
Avant le XVIIe siècle, il y avait deux cents mots féminisés que les hommes de pouvoir ont effacés .
Agnès Jaoui
Le sujet du film est vertigineux. Comment être au bon endroit ?
J’ai essayé de représenter les différents points de vue, en me mettant à la place de chacun (ou presque), y compris celle du spectateur. Le personnage que joue Oussama Kheddam reflète ainsi une réalité : tous les Français ne savent pas ce qu’est MeToo. Il faut parfois sortir de notre petit microcosme pour penser à toute la société et pour s’adresser à elle dans son entier. D’autant que les violences sont partout : on en parle dans le cinéma car la notoriété des personnes concernées fait vendre, mais monsieur Dupont a lui aussi potentiellement des cas d’agression dans sa PME.
Votre personnage dit : « C’est agaçant de se faire constamment corriger sur ces sujets… »
C’est un autre travers de l’époque. L’être humain ne supporte pas de se faire reprendre, mais passe son temps à corriger les autres. Nous sommes pleins de contradictions. Moi, la première. Sur la féminisation des mots par exemple, je suis parfois limite réac, je trouve l’écriture inclusive prise de tête, et d’un autre côté, je trouve ça important et éclairant. Avant le XVIIe siècle, il y avait deux cents mots féminisés que les hommes de pouvoir ont effacés : autrice, peintresse, médecine… Les réintégrer n’est que justice.
Pourquoi avoir ancré votre film dans le milieu de l’opéra et non celui du cinéma ?
Parce que j’adore l’opéra, mais aussi pour prendre de la distance, être un peu moins nombriliste et m’épargner cette question : de qui sont inspirés vos personnages ?
Est-ce difficile de monter un film sur ce sujet ?
Il est aujourd’hui difficile de financer beaucoup de films, et plus encore pour les réalisatrices. Un devis de film réalisé par une femme reste 39 % inférieur à celui d’un film de réalisateur, quels que soient ses succès antérieurs. On ne confiera jamais Astérix à une femme par exemple, et c’est bien dommage. Elles représentent toujours moins de 25 % des cinéastes en France, et le chiffre est en baisse depuis deux ans.
« Il est capital que les jeunes actrices sachent qu’elles ne sont obligées de rien, et ces coordinateurs d’intimité sont d’excellents garde-fous. »
Agnès Jaoui
Pourquoi ce blocage ?
Cela reste compliqué pour une femme de faire des films et des enfants. Parce que le mari se met rarement en retrait pour lui permettre à elle de tout concilier, parce qu’il n’y a pas d’action des pouvoirs publics pour les aider… Il faut avoir une volonté acharnée pour continuer à créer tout en voulant être mère par exemple. Quand j’entends des réalisateurs dire que c’est devenu difficile pour eux d’être des hommes dans ce milieu, ça me fait bondir. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Dans votre film, une actrice est mal à l’aise avec la façon dont son partenaire l’enlace. Que pensez-vous des coordinateurs d’intimité qui préviennent ces situations ?
Je n’écris jamais de scène d’amour physique, mais je vais bientôt être actrice dans un film sur lequel il sera fait appel à une coordinatrice d’intimité. À mon âge, je n’ai plus peur qu’on me vole quoi que ce soit, mais, plus jeune, j’aurais été rassurée qu’une telle personne soit là. J’ai le souvenir d’un réalisateur auquel j’avais dit que je ne tournerais pas nue et qui, tout à coup, en a décidé autrement et s’est fait très insistant. J’ai tenu bon, mais résister est parfois difficile. Il est capital que les jeunes actrices sachent qu’elles ne sont obligées de rien, et ces coordinateurs d’intimité sont d’excellents garde-fous.
A-t-il été difficile pour vous de reprendre la plume sans Jean-Pierre Bacri ?
Il m’a fallu des années pour avoir le courage de m’y remettre et trouver la méthode, en travaillant avec différentes personnes. Mais j’ai été heureuse de faire ce film et de voir que j’en étais capable.
L’Objet du délit, de et avec Agnès Jaoui, Daniel Auteuil, Eye Haïdara…