Quand on entend “IPTV”, on prend souvent cela comme un phénomène uniquement illégal. Ce n’est pas toujours le cas. Proximus par exemple, utilise cette technologie, qu’on appelle Internet Protocol Television. C’est tout simplement la télévision diffusée via Internet. Alors comment bascule-t-elle du côté obscur? “C’est un peu comme le peer-to-peer il y a 20 ans, quand les gens téléchargeaient les films sur BitTorrent, etc.”, explique Benoit Donnet, professeur en réseaux et sécurité à l’Université de Liège. “En soi, ce n’est pas interdit, c’est ce que les gens en font. La télé, aujourd’hui, passe sur IP, donc c’est de l’IPTV. Ce n’est pas un problème, à partir du moment où vous payez. » Là où l’IPTV pose un vrai problème c’est dans le cas de ces abonnements pour à peu près toutes les plateformes possibles et imaginables (Netflix, Disney+, sport, etc). « À l’aide d’un simple petit boîtier, ‘redistribués’ à un prix moindre.”

Même les couples font “écran à part”… Voici comment la télévision s’est métamorphosée en 2 décennies jusqu’à l’IPTV illégaleComment fonctionne l’IPTV?

L’IPTV repose généralement sur 3 briques. Tout d’abord l’origine du signal. “Des flux TV/vidéo sont captés depuis des sources (diffusion satellitaire/câble/IP, ou autres mécanismes d’acquisition). Dans les offres illégales, l’acquisition se fait sans droits et peut passer par des intermédiaires multiples”, explique Michele Rignanese, porte-parole du Centre pour la cybersécurité en Belgique. Ensuite vient l’étape de la distribution avec l’infrastructure d’hébergement. “Les flux sont ensuite distribués via une infrastructure Internet (serveurs, CDN ou hébergeurs, parfois répartis géographiquement). Les opérateurs cherchent souvent à rendre l’infrastructure résiliente (redondance, bascule, segmentation).”

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« On paye quelqu’un, il y a quand même un côté trafic mafieux derrière »

Et pour finir, il y a la gestion du catalogue dont les utilisateurs peuvent bénéficier, elle peut parfois ressembler à une offre “type Netflix”. “Elle est obtenue via une couche applicative qui gère la liste des chaînes, VOD (Video On Demand), EPG (Electronic Program Guide), comptes, paiements, et parfois recommandations. Cette couche peut être servie via des applications, des sites ou des boîtiers.”

Mais pour pouvoir en bénéficier, il faut payer, une somme certes modique mais avec un système très différent de ce que nous avons pu connaître auparavant. “C’est une distribution illégale de matériel soumis à copyright, à la différence près qu’à l’époque, avec le peer-to-peer, c’était globalement gratuit. Ici, on paye quelqu’un, il y a un côté un peu plus trafic mafieux derrière”, explique Benoit Donnet. Surtout que l’époque a changé.

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Avant, les albums ou les films/séries avaient une “vie” indépendamment de leur sortie sur les plateformes, ce qui n’est parfois plus le cas. “Stranger Things, par exemple, ne sort nulle part ailleurs que sur Netflix. Il n’a pas de vie en DVD ou au cinéma. C’est un investissement pour la plateforme et ils doivent avoir un retour. Si les revenus sont moindres pour ce type de projet, moins de contenu de qualité sera créé.”

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Au-delà du prix, le phénomène serait symptomatique de notre époque. “Les réseaux sociaux et Internet ont donné l’impression, en tout cas à toute une série de personnes, que certains contenus -comme le divertissement- étaient gratuits”, analyse Ingrid Poncin, professeure à l’UCLouvain, experte en marketing et expériences et émotions du consommateur.

Et l’intégration de différents services pour “faciliter la vie” est entré dans nos habitudes. Comme avec des applications type Apple Pay où toutes les cartes sont réunies en un seul endroit. “C’est une variable qui est extrêmement importante pour le consommateur qui, à la moindre difficulté, switche sur quelque chose apparaît comme étant plus facile.” Quant au prix… “C’est un peu le même principe que les vacances all-in. Les gens aiment ce genre de formule, car ils ont l’impression que ça va coûter moins cher mais savent aussi exactement ce qu’ils vont payer.”

Évidemment, s’arrêter là dans l’analyse serait trop facile, des contraintes budgétaires réelles existent. Beaucoup d’utilisateurs ne pourraient pas se permettre d’obtenir ces contenus s’ils devaient tout payer séparément et légalement. “On peut se rapprocher de certains mécanismes liés à la contrefaçon”, illustre l’experte. “Je sais que de toute façon, je n’ai pas les moyens de pouvoir m’acheter la vraie marque, donc je prends une fausse, en me disant que finalement, c’est très bien pour le prix que je l’ai payé. Et si on demande aux gens ce qu’ils préfèrent, évidemment que c’est la vraie marque, mais ils n’en ont pas les moyens, ils font un compromis sur l’aspect légal.”

Sans compter que les risques sont grands pour les utilisateurs: vol de données personnelles et d’identité, ou encore de données financières / moyens de paiement, compromission d’appareils, etc.

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De leur côté, des chaînes belges ont déjà commencé leur combat contre l’IPTV et les pertes sèches qu’elle induit pour les acteurs du secteur. C’est le cas d’RTL et de la RTBF, alliées pour le coup. Début février, elles se réjouissaient de la décision du Président du tribunal de l’entreprise ordonnant à différents intermédiaires de bloquer l’accès à des services identifiés comme manifestement illicites, en raison d’atteintes structurelles aux droits d’auteurs et aux droits voisins. “Face à l’industrialisation de l’IPTV illégale, l’action coordonnée des éditeurs est indispensable. Nous agissons pour protéger tous les acteurs qui participent à la production locale en ciblant des services manifestement illicites”, explique RTL Belgium.

Cette décision faisait suite à la requête conjointe introduite par les deux radiodiffuseurs pour solliciter le blocage de services qui commercialisent illégalement des contenus protégés. Les mesures s’appliquent à tout intermédiaire technique permettant l’accès à ces services, y compris les fournisseurs d’accès à Internet. Pour la RTBF, “l’IPTV n’est pas une alternative légitime, mais bien un système illégal. Il s’agit de protéger la propriété de nos contenus, de soutenir toutes celles et tous ceux qui les créent, et aussi d’avertir les utilisatrices et utilisateurs que ce recours expose leurs données personnelles à des réseaux mafieux et est punissable.” Et ils ne comptent évidemment pas s’arrêter là.

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Les chaînes ne sont pas les seules à vouloir endiguer le phénomène. L’État et la justice mènent conjointement des perquisitions et arrestations avec des amendes pouvant atteindre 800.000 euros, voire entraîner une peine de prison jusqu’à 5 ans. “La complexité du contrôle de l’IPTV réside principalement dans l’adaptabilité des malfaiteurs aux mesures prises par les autorités ainsi que dans la multiplicité des relais employés, dont l’identification s’avère particulièrement difficile”, explique le Parquet de Liège, qui gère actuellement des “gros” dossiers sur le sujet (visant principalement des revendeurs). “Le SPF Économie dispose de compétences spécifiques dans certaines matières qui lui permettent de mener des enquêtes, en collaboration avec le parquet, de manière comparable à l’action d’un service de police.”

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“La complexité du contrôle de l’IPTV réside principalement dans l’adaptabilité des malfaiteurs”

Un angle d’attaque du service public fédéral est de neutraliser l’activité de sites pirates au travers des intermédiaires. “Une douzaine de sortes de blocages différents ont été pratiqués dans ce cadre, par exemple avec l’aide des fournisseurs d’accès internet, des moteurs de recherche, des services de paiements, des hébergeurs etc”, explique Etienne Mignolet, porte-parole du SPF Économies.

“La cellule ‘contrefaçon’ ouvre, d’une part, des dossiers au niveau des revendeurs. Dans ces cas, il s’agit le plus souvent de petits commerces d’électronique qui vendent ce matériel et les abonnements permettant le streaming illégal. D’autre part, l’Inspection économique est également impliquée dans des actions de plus grande envergure à caractère transfrontalier. Dans ces cas, ce sont plutôt les personnes et les serveurs situés à un niveau plus élevé dans la hiérarchie du réseau de streaming illégal qui sont visés.”

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C’est ce qu’on appelle les “injonctions dynamiques” qui sont mises en avant. “Le SPF est chargé par le Président du tribunal de l’entreprise d’étendre la décision initiale de blocage de manière à l’adapter en fonction des contournements trouvés par les pirates.”

Mais ces contrôles n’inquiètent pas les utilisateurs, comme Isabelle. “C’est juste pour faire peur mais il n’y aura jamais rien. C’est comme s’ils disaient qu’ils allaient mettre tous les consommateurs de drogue en prison… c’est n’importe quoi. Ce n’est pas ça qui va arrêter le trafic. La solution pour résoudre le problème des IPTV, c’est réduire le prix des plateformes de streaming et que les chaînes mainstream proposent des contenus plus divertissants et attrayants.”

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Tous les utilisateurs que nous avons interviewés nous parlent de deux critères qui les poussent à se diriger vers l’IPTV: le confort d’utilisation (un large choix de contenus proposés à un seul endroit) et surtout le prix. “Avant, pour un abonnement Proximus TV+internet+smartphone, on payait 90€ par mois. Aujourd’hui, j’ai pu négocier un abonnement GSM et internet chez un fournisseur classique pour 30€ par mois et notre abonnement IPTV en complément avec remises nous coûte 8€ par mois. Total: 38€ par mois contre 90… La différence de prix justifie à elle seule qu’on ait la conscience tranquille”, explique Perrine, 29 ans.

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« La différence de prix justifie à elle seule qu’on ait la conscience tranquille”

Même constat pour Martin, qui est friand de contenus sportifs et culturels (films et séries). Il aime regarder un peu de tout. “Si je devais payer pour tout cela, entre l’abo Netflix, HBO Max, Prime, ou encore DAZN, BeIN Sports, Canal+, etc, le total me coûterait une fortune et je ne peux pas me le permettre! Or, là, c’est accessible pour quasiment toutes les bourses.” L’aspect financier est un pilier de ce business et de son succès. Pour en bénéficier, il faut compter entre 100 et 150€ par an, mais des réductions peuvent être négociées. L’achat du boîtier de base coûte plus ou moins 150 à 180€.

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Le réseau privé virtuel crée un tunnel chiffré entre un appareil et un serveur, ce qui masque l’adresse IP et sécurise les données en transit. Il sert surtout à protéger la confidentialité (ex. Wi-Fi public, télétravail) et parfois à accéder à des contenus selon la localisation (car il est possible de changer de pays en apparence). Et en fonction de son utilisation, c’est légal, ou pas… Par exemple, contourner les restrictions liées aux contenus sur certaines plateformes: je me connecte via le VPN aux USA pour accéder au catalogue d’une plateforme et regarder une série non disponible en Belgique. Ce n’est pas légal. Et si la plateforme le détecte, elle peut imposer des restrictions d’accès. Même si dans les faits, des utilisateurs le font sans aucun problème depuis des années.

Pour pouvoir l’utiliser, il faut souscrire, de manière gratuite, ou payante, à des programmes et applications qui permettent d’en bénéficier. Mais certains ont parfois l’impression que l’utilisation de cette technologie les protège de tout, ce n’est pas le cas. “Le VPN réduit certains signaux, mais ne rend pas invisible, il peut masquer l’adresse IP publique vis-à-vis de certains acteurs (par exemple, le site/serveur visité verra l’IP du VPN). Mais il ne protège pas contre : un site frauduleux (phishing) ; une application/boîtier infecté (malware) ; ou encore le vol direct de données si l’utilisateur les fournit (paiement, email, etc.)”, explique Michele Rignanese. En Belgique, 21% des internautes déclarent en utiliser un, ce qui est inférieur à la moyenne des pays voisins.