Vitrines masquées. Pas de plaque, aucun nom. Nul ne peut réaliser, en passant dans cette rue populaire du XXe arrondissement de Paris, que derrière cette porte grise se niche l’atelier d’une designer multirécompensée. En une dizaine d’années, Julie Richoz, 35 ans, a collaboré avec une flopée de marques de renommée internationale – de Vitra à La Manufacture Cogolin, en passant par Hay et Alki. Elle a gagné deux fois les Swiss Design Awards et remporté, en 2023, le Grand Prix de création de la ville de Paris. Mais la Franco-Suisse garde les pieds sur terre, chaussures de trail sur le sol bétonné de son atelier aussi sobre que sa devanture, meublé d’étagères métalliques et de tabourets Ikea. Tout au fond, une échelle trône dans la deuxième partie de son studio, entièrement vide, qu’elle utilise parfois comme lieu d’accrochage. Au quotidien, le bureau est occupé seulement par elle et son conjoint Joschua Brunn, ancien collaborateur des frères Bouroullec, ponctuellement épaulés par deux assistantes lorsque le rythme s’intensifie. «Et ça restera comme ça», assure-t-elle, peu encline à agrandir son équipe ou à déléguer plus que de raison.
D’emblée, on remarque sa personnalité discrète, timide. Sa voix douce et calme s’accorde avec son visage paisible, et impose de se caler sur son rythme, d’écouter les silences, les hésitations. Par moments, le ton se densifie, la voix gagne en assurance: c’est quand elle rentre dans les détails de ses projets, les joies de son métier. «Ça touche à plein de domaines, c’est varié, et aussi très ancré dans la vie», se réjouit-elle, reconnaissante de pouvoir voyager grâce au design – récemment en Bulgarie pour une conférence –, de jouer avec la matière, d’enseigner aussi. Depuis huit ans, elle accompagne les étudiants en bachelor design industriel de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), là où tout a débuté pour elle. Là où, à 20 ans seulement, en deuxième année d’études, l’une de ses créations était éditée par la marque italienne Alessi. Une réussite précoce qui marque le début d’une trajectoire fluide, d’une ascension éclair et sans embûche.

Une maquette de la chaise «Bibolina» pour la marque Alki. — © Marion Berrin pour le magazine T
L’art de la discrétion
Pourtant, quelque chose déjoue les attentes. On ne peut pas vraiment dire qu’il existe un style propre à Julie Richoz, une écriture reconnaissable au premier coup d’œil. Ou de pièce iconique, de best-seller connu du grand public. Ses objets se distinguent au contraire par leur retenue: des formes simples et épurées, des lignes nettes, sans fantaisie, comme dégageant un chic silencieux. A l’heure où dominent les signatures affirmées et les gestes spectaculaires, cette discrétion intrigue.
Pour percer à jour le succès de sa pratique, il faut retracer les étapes de son parcours. Née en 1990 à Yverdon-les-Bains, elle passe ses cinq premières années en Suisse avant de déménager en France, à Evian, puis dans plusieurs villes de l’Hexagone. Après un bac arts appliqués obtenu à Angoulême, elle suit les conseils de son oncle qui lui propose d’étudier à l’ECAL. C’est l’occasion de retourner sur sa terre natale, où vit encore une partie de sa famille maternelle – y compris son grand-père, à la tête d’un atelier d’ébénisterie dans lequel elle aimait, enfant, bricoler avec les chutes de bois. A l’ECAL, ses dessins sont aussitôt remarqués par son professeur de design industriel Elric Petit, cofondateur du studio Big-Game avec Augustin Scott de Martinville et Grégoire Jeanmonod: «Dans ses carnets, on trouvait des silhouettes d’objets accompagnées de détails de construction qu’elle avait tracées à l’aide de marqueurs ultra-fins. Je me disais que si elle parvenait à transcrire cette sensibilité en objets fonctionnels, ce serait gagné pour elle.»
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En 2012, l’année du diplôme, c’est la consécration. Avec une série de récipients composés de fines lamelles d’acier découpées puis cousues manuellement, elle remporte le Grand Prix Design Parade à la Villa Noailles, à Hyères. Et pléthore d’opportunités: des résidences, un projet financé par l’influente Galerie kreo, à Paris, ainsi qu’une ribambelle d’expositions. Au Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques de Marseille (Cirva), elle conçoit des «vases oreilles» qui attirent l’attention. A première vue, ce sont de simples pièces assemblées, mais il faut s’en rapprocher pour admirer les parties greffées, dotées de tranches multicolores. «J’avais établi un parallèle avec le bois contreplaqué, je voulais superposer des couches de verre et les mettre en forme.» Une prouesse technique.
Maturité et détermination
Comme dans la plupart des success-stories de designers, il lui faudra faire ses armes dans un studio de renom: ce sera celui de Pierre Charpin, son enseignant à l’ECAL, qui avait déjà remarqué «son calme, sa sensibilité». Aux côtés de ce créateur aussi plasticien et scénographe, elle expérimente pendant trois ans le quotidien d’un atelier intimiste dont elle copiera le modèle. Elle y apprend les rouages du métier, déjà sûre de sa voie. «Même à l’école, Julie savait ce qu’elle voulait. La direction qu’elle entendait donner à son travail, à l’écriture de ses projets. Ce n’est pas quelqu’un qui se perd. Elle est claire dans sa tête», confie son mentor. Maturité et détermination: des traits de caractère essentiels pour percer tôt.
En 2015, elle décide de se consacrer pleinement à son studio, signant des tapis inspirés de motifs berbères pour La Manufacture Cogolin, du mobilier d’extérieur pour Tectona, des suspensions architecturales pour Louis Poulsen et même des accessoires de décoration pour Louis Vuitton. En même temps, les lignes bougent enfin pour les femmes dans le milieu. «J’ai vécu le moment où il y a eu une prise de conscience. Parfois, des éditeurs m’appelaient en me disant qu’ils n’avaient que des collaborateurs masculins et qu’ils voulaient changer cela.»
Invitée à la prestigieuse résidence Casa Wabi au Mexique, Julie Richoz travaille avec des communautés locales sur des paravents en tressage de palme, puis avec le fabricant de verre Nouvel Studio sur des vases colorés, à nouveau; bousculant les processus de fabrication, à nouveau. Au centre de ces gigantesques récipients ovales soufflés se glisse une pièce de verre circulaire ajoutée à chaud. Les artisans doivent maîtriser l’emplacement, tenter de garder le cercle parfait, mais la difficulté crée des distorsions, des tensions.
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«Ses objets paraissent simples mais en réalité ils sont d’une grande complexité. Ils incarnent une sophistication dans la manufacture», résume Francisco Torres, directeur artistique de Nouvel Studio. Faire croire à une évidence formelle, une simplicité du geste, n’est-ce pas là l’empreinte des créateurs de haut vol? Sa méthode consiste précisément à transformer la matière, à jouer d’assemblages inattendus. Elle évoque alors son projet de tapis bicolores pour la marque espagnole Nanimarquina: «C’était un défi de teinter d’aussi grandes surfaces déjà tissées, il fallait des installations spécifiques dans l’atelier. Mais ils l’ont relevé, c’est même probablement ce qui les a motivés.»
En examinant et en questionnant les étapes de production, elle cherche à offrir aux fabricants – industriels comme artisans – l’occasion de déployer l’étendue de leurs savoir-faire. De les amener à se dépasser. Cette forme d’humilité la place à distance des designers stars, de ces ensembliers qui imposent leur griffe dans chaque recoin d’un intérieur, jusqu’à signer au verso des objets. «Je n’essaie pas de coller à un style. La tendance me fait peur. J’essaie simplement de faire de bons objets avec lesquels on aurait du plaisir à vivre, des pièces bien fabriquées qui viennent avec un héritage culturel. Des objets intemporels? Peut-être, mais avec le mot «intemporel» on pense souvent «minimalisme». Ce n’est pas ce que je recherche.» Loin d’elle l’idée d’un dépouillement à l’extrême et d’une palette restreinte aux teintes naturelles. Il ne faudrait pas lui enlever cette part expressive et colorée qui fait sa renommée. L’héritage, probablement, de sa double nationalité, le côté «décoratif décomplexé» hexagonal venant contrebalancer sa rigueur helvétique.

Comme un mantra, Julie Richoz répète: «J’aime l’idée que l’objet puisse être un support pour expérimenter la couleur.» — © Marion Berrin pour le magazine T
D’ailleurs, comme un mantra, elle répète: «J’aime l’idée que l’objet puisse être un support pour expérimenter la couleur.» Et illustre son propos en tirant un grand rideau derrière lequel se niche l’un de ses miroirs dessinés pour Vitra. Encadré de bois peints, le Colour Frame Mirror illumine l’atelier dominé par les tons gris, fruit de multiples combinaisons pour trouver «des teintes ni trop tendance ni dans l’air du temps» mais classiques et durables. «C’est un objet à la fois précis et expressif – doté d’une identité forte mais capable de s’adapter à divers contextes. Il a suscité beaucoup d’intérêt, tant de la part de la communauté du design que d’un public plus large. Les professionnels ont particulièrement apprécié l’équilibre entre rigueur conceptuelle et fonctionnalité», se targue Christian Grosen, Chief Design Officer de la célèbre marque suisse.
Des stéréotypes tenaces
En interrogeant ses pairs, les mêmes mots reviennent sur son travail: rigueur, engagement sans faille, intelligence du dessin, sensibilité. «C’est quelqu’un qui est complètement dans son histoire. Elle vit par le design», estime Didier Krzentowski, fondateur de la Galerie kreo. Après l’édition de la lampe Dyade en 2013, il présente en 2022 l’échelle qu’elle imagine pour une chambre de résidence d’artistes: un simple rectangle ajouré de cercles, «qui est comme un rêve», précise-t-il. Pour la galerie parisienne signé, des lampes habillées de textiles tendus voient aussi le jour, en fantômes tamisant l’espace.
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Autant de silhouettes qui prouvent une délicatesse dans le dessin, que la créatrice tient systématiquement à insuffler à ses commandes de produits industriels, de ce serre-livres sculptural pesant 3 kg d’acier, inspiré des poids qui maintiennent les portes de son studio (pour Nedre Foss), à ce portemanteau en forme de feuille de ginkgo (pour E & Y), en passant par ses projets de mobilier, aujourd’hui encore difficiles à décrocher. «On fait peut-être moins appel à moi pour des choses techniques. Les stéréotypes restent.» Aux grandes pièces de types bureaux ou canapés, généralement confiées aux hommes, on lui préfère les vases, les textiles, les accessoires. «Pourtant, je ne pense pas qu’il y ait une manière genrée de faire du design, glisse-t-elle, avant de nuancer. Les femmes sont peut-être plus empathiques, plus compréhensives.»

Divers objets dessinés par Julie Richoz: «Isla», un vase pour Nouvel Studio; «Laguz», des poids domestiques pour Nedre Foss; «Colour Frame Mirrors», un miroir pour Vitra. — © Marion Berrin pour le magazine T
Et de ne citer que des créatrices, à commencer par la papesse du design, Charlotte Perriand, passée par l’atelier de Le Corbusier – à l’origine des grandes icônes d’après-guerre. «Avec elle c’est généreux, chaleureux.» L’Irlandaise Eileen Gray aussi, pionnière du modernisme dont elle vient de visiter la villa méditerranéenne et Anni Albers, géniale créatrice textile issue du Bauhaus. Toute une généalogie féminine du design moderne, reliée par différentes sensibilités, une même exigence et une certaine productivité.
Dans ce domaine, Richoz fait d’ailleurs preuve d’une redoutable efficacité, jonglant avec une dizaine de projets à la fois même si elle fait «en sorte que ça se calme» ces derniers temps, car elle attend un enfant. «Elle avance pas à pas. Son parcours est réfléchi, progressif, solide. Cette rigueur appliquée partout, c’est rare aujourd’hui», souligne Alexis Georgacopoulos, designer et directeur de l’ECAL. Sur Instagram, même ligne de conduite: la créatrice compte des milliers d’abonnés mais poste peu et sans teasing. Son attitude définit une autre manière d’exister dans le paysage du design. «Elle ne cède pas aux potentielles envies de faire de la com. Si elle ne perçoit pas le sens des choses, c’est un no go», complète-t-il, peu convaincu, d’ailleurs, que l’envie soit vraiment présente. Sûrement que pour cette nature réservée, communiquer tient plus du fardeau que du réflexe. L’important ce sont les objets, qu’elle considère comme ses meilleurs «ambassadeurs».