C’est une icône underground. Une queen post-punk. Plus prosaïquement, l’ex-chanteuse et bassiste du groupe culte américain Sonic Youth (1981-2011). Mais depuis toujours, la Californienne Kim Gordon est aussi plasticienne. À la Collection Lambert (Avignon), elle présente, jusqu’au 20 septembre, Stories for a body, sa toute première exposition monographique en France.
Elle jette l’encre et l’ancre
Voici une plongée radicale dans la relation au corps et au son. Un saut dans ses dix dernières années de pratique. Une traversée multisupports, via notamment des installations aux teintes noires et blanches, qui misent sur des punchlines écrites en caractères massifs (The promise of originality, Secret abuse), d’où s’échappent des coulures verticales.
Dans ses peintures plus figuratives, la femme joue un rôle prépondérant. Centrales dans le dispositif, ces vidéos expérimentales, tel ce film très « warholien », dans lequel Kim Gordon fait la cuisine et la vaisselle avec sa guitare électrique branchée autour du cou. S’ensuivent des frottements entre objets suscitant des notes distordues au milieu du silence. Comme si la guitare n’était plus un instrument de pouvoir mais un élément de contrainte avec lequel il faut cohabiter. Mots choisis avec une artiste sans concessions.
Pourquoi avez-vous choisi ce musée avignonnais pour votre première exposition solo en France?
Parce qu’ils m’ont invité (rire). En réalité, j’aime beaucoup Yvon Lambert, il a un vrai regard sur la création, il est attentif aux artistes. J’aime particulièrement sa collection d’art conceptuel, Laurence Wiener, Louise Lawler et les autres. Les œuvres des années 80 exposées dans le musée sont vraiment spectaculaires (de Nan Goldin à Jean-Michel Basquiat Ndlr). Mais honnêtement, quand je fais des projets comme celui-ci, à Avignon, je ne me pose pas de questions, je prends les choses comme elles viennent. Je travaille toujours de manière instinctive. L’observation et l’instinct.
Dans vos créations plastiques, vous semblez fascinée par le corps. Qu’est ce que vous tenez précisément à surligner?
Le corps est une convention dans l’histoire de l’art. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer les traces du corps, les résidus, les mouvements. Ce qui reste. On ne voit pas le corps mais on le ressent. Dans mes films, cela m’intéresse de mettre au premier plan une pratique et de mettre le corps dans une situation d’échec apparent.
Quel est le lien entre toutes ces œuvres?
Certains jours, je connais la réponse (rire). Mais je dirais que tout relève de la culture low-fi (low-fidelity, c’est-à-dire brut de décoffrage et non aseptisée Ndlr).
Dans « Stories for a body », Kim Gordon expose vidéos, installations mais aussi des peintures plus figuratives. / PHOTO DR
Vous dîtes souvent que vous ne vous considérez pas comme une musicienne. C’est-à-dire?
Je suis avant tout une artiste visuelle. Depuis toujours. La musique a été un superbe miracle, quand je suis arrivée à New-York il y a plus de 40 ans, que j’ai découvert tous ces musiciens et le mouvement « no wave » (clin d’oeil sardonique à la new-wave de l’époque).
Dans l’exposition, il y a une salle avec trois écrans géants et un concert un peu mouvementé…
C’est dans un club de Berlin. Je suis sur une scène minuscule avec ma nièce, qui est danseuse. Elle joue de la guitare électrique pour la première fois de sa vie, Puis elle se met à danser… J’aime ces moments où tout est possible.
Vous désiriez d’ailleurs être danseuse dans votre jeunesse?
J’ai suivi les cours de Martha Graham (l’une des plus grandes dames de la danse moderne Ndlr) et aussi des cours de danse classique. Même si c’est ma mère qui m’avait inscrit au cours, elle ne souhaitait pas que je sois danseuse, elle pensait que j’étais trop show-business (rires).
Pourra t-on vous voir en concert pendant le temps de l’exposition avignonnaise?
Oui, on va faire une performance cet été (sans doute le 8 juillet Ndlr) pendant le Festival d’Avignon. Ce sera en extérieur, dans la cour de la Collection Lambert. Je serai avec ma guitare électrique car je ne joue plus jamais de basse depuis la fin de Sonic Youth. Surtout, je serai avec mon partenaire, Dimitri Chamblas, un formidable danseur (avec qui elle s’est notamment produit au musée du Louvre en 2019). Ce que j’aime dans la musique, c’est que je n’y connais rien en musique. (rires)
En tant que citoyenne et artiste, comment vivez-vous actuellement la situation politique dans votre pays?
C’est difficile…On est très mal à l’aise avec ce qui se passe en ce moment, bien sur. Mais je pense qu’aux élections de mi-mandat, en novembre prochain, Trump va perdre. En fait, on aurait du avoir Bernie Sanders ! (leader de la gauche alternative américaine; à ce moment précis, Kim Gordon lève discrètement le poing Ndlr). Mais maintenant, il est certainement trop âgé (84 ans Ndlr).
Dans le milieu du rock vous êtes considérée comme une icône, et notamment une icône intègre, qui ne transige jamais pour plaire. Qu’est ce que ça vous inspire?
Pour moi, icône ça signifie finie, terminée. J’espère que ce n’est pas moi (sourire). J’aime aller de l’avant, faire des choses, ne pas me préoccuper de tout ça…
Vous avez été pionniers du post-punk avec votre groupe Sonic Youth dès le début des années 80. Écoutez-vous les groupes actuels qui poursuivent ce genre musical, Idles, Wet leg, The Murder capital ou Fontaines DC?
Pas du tout. Je ne les écoute pas. Je pense que le rock est plus ou moins mort. Pour moi, le rock a toujours été lié à une révolution. J’ai grandi dans les années 60 et 70. Je n’aime pas ce que c’est devenu, quelque chose pris en main par les services de streaming. Particulièrement aux États-Unis, où on décide désormais dans quel état d’esprit tu dois être, ce que tu dois écouter si tu es de bonne ou de mauvaise humeur, ou pour se détendre après le travail. D’une certaine manière, c’est hors de notre propre contrôle.
Donc, le rock est derrière vous, définitivement?
Je ne me suis jamais considérée comme une musicienne rock. Maintenant, ce que je fais n’a rien à voir (son nouvel album avec Justin Raisen, Play me, quelque part entre trip hop et rap, vient de sortir). Et de toutes façons, je n’aime pas les genres. Ce qui compte c’est que la musique soit inventive et excitante. Quand je fais des nouveaux morceaux, c’est libre, c’est fun, surtout ce n’est pas commercial. On n’a pas à faire la promotion et ça c’est génial ! (sourire).
Jusqu’au 20 septembre, la Collection Lambert (Avignon) présente également le travail de l’Indienne Shilpa Gupta, de la Coréenne Geumhyung Jeong, de la Palestinienne Jumana Manna et de l’Iranienne Melika Sadeghzadeh. Ouvert du mercredi au vendredi de 14h à 18h, samedi et dimanche de 11h à 18h. https://collectionlambert.com
