Sans lien, au départ, avec le cinéma (son père était chef concierge à l’hôtel Sheraton, sa mère secrétaire), la jeune bruxelloise, qui ne se sent « pas à sa place à l’école », décroche son CESS en élève libre, commence à payer ses factures très jeune, mais reconnaît avoir grandi dans un univers où la culture avait sa place : « Mon père travaillait aussi au centre culturel de Jette où il y avait plein de cours de danse, de théâtre. De fil en aiguille, le jeu est arrivé par les ateliers du mercredi, parce que mon père travaillait et que c’est lui qui m’élevait. »

Vulnérable et cadrée

Salomé Dewaels débute dans des courts métrages (notamment chez Delphine Girard), gagne très tôt son indépendance et se fait remarquer dans des seconds rôles forts. Nominée aux César pour Illusions perdues (2021) de Xavier Giannoli, elle remporte un René cette année en amoureuse de Nino, un jeune homme atteint d’un cancer dans le chavirant film de Pauline Loquès.

On l’a aussi vue chez Anne Paulicevich et Fred Fonteyne dans Filles de joie (2020) ou en danseuse de French cancan dans la série Ça, c’est Paris ! aux côtés d’Alex Lutz, précisant au passage : « Il n’y a pas de petit rôle, il n’y a que de grands metteurs en scène. Ce qui compte c’est le regard des réalisateurs et des réalisatrices sur vous. Au départ je n’avais pas les codes, mais quelqu’un comme Pauline Loquès m’a donné une grande place, même dans les silences du film. Elle m’a vraiment choisie. Un tel amour, ça te donne de la liberté, car tu peux te permettre d’être vulnérable et cadrée ».

Réalisé par Micha Wald, tourné sur l’île d’Ouessant en Bretagne sud, L’Île de la Demoiselle convoque la figure oubliée de Marguerite de la Rocque, une jeune noble séduite et abandonnée par la clique du roi François 1er sur l’île des Démons au large de Terre-Neuve, dont la survie devint légendaire jusqu’à apparaître dans le recueil L’Heptaméron écrit par la sœur du roi, Marguerite de Navarre, jouée par Alexandra Lamy.

Un récit de survie qui résonne avec l’engagement féministe de Salomé qui fait partie des dix ambassadrices de la Maison Amazone, aux côtés notamment de la poétesse Laurence Vielle et de la comédienne Mara Taquin (qu’elle s’apprête à retrouver pour le tournage de la mini-série Arte La Pote d’un pote de Julien Henry). « Je ne suis pas du genre à crier mon engagement politique, je ne me sens pas le besoin de me justifier, je le fais parce que j’y crois. La Maison Amazone est un lieu exceptionnel qui rassemble une quarantaine d’associations pour l’égalité des genres au cœur de Bruxelles. Il y a toujours eu des boy’s clubs, alors, inversement, c’est précieux de pouvoir se retrouver entre femmes ».

« Participer à de nouveaux récits »

Du tournage breton sur l’île d’Ouessant, elle garde un souvenir intense : « J’étais très préparée à l’épreuve physique du tournage grâce à Micha, je savais que j’allais tourner dans l’eau, j’avais perdu beaucoup de poids pour ressentir la faim. Mais ce que je n’avais pas appréhendé, c’est la violence psychologique que subit mon personnage. La scène de viol a été préparée avec une coordinatrice d’intimité, mais pour ce qui concerne la violence psychologique, c’était un vrai challenge. » Pour nourrir son personnage, Salomé lit Les Grandes oubliées : pourquoi l’Histoire a effacé les femmes (2021) de Titiou Lecoq : « Notre Histoire est biaisée, le personnage de Marguerite est oublié chez nous, moins au Canada. C’était important de la réhabiliter dans notre espace. Plus jeune, je crevais d’envie de m’identifier à ce genre de personnage, sans rien trouver dans la bibliothèque. Les livres classiques n’étaient écrits que par des hommes. Or, on a besoin de récits forts pour changer les représentations. Sans trop divulgâcher le film, j’adore l’idée que mon personnage participe à la chaîne de transmission de sa propre histoire en rencontrant Marguerite de Navarre, qui était déjà un personnage d’avant-garde, décisionnaire de beaucoup de choses. Toute son histoire s’est transmise jusqu’à nous pour parler de sujets très contemporains comme le consentement. »

Aujourd’hui, Salomé se passionne pour tous les métiers du cinéma, de la lumière au montage : « Ce métier m’oblige à cultiver ma curiosité, ça comble l’école que je n’ai pas faite. Tourner me rend tellement heureuse » dit-elle. On lui souhaite le meilleur.

L'Île de la demoiselle de Micha Wald ave Salomé Dewaels, Alexandra LamyL'Île de la demoiselle de Micha Wald ave Salomé Dewaels, Alexandra LamyL’Île de la demoiselle de Micha Wald ave Salomé Dewaels, Alexandra Lamy ©Stenola