La mission qui a précédé la création de la Cité des sciences et de l’industrie, confiée à Maurice Lévy, défendait une conviction forte : la science n’a pas pour seule vocation d’être utile : « les sciences peuvent être belles ». Elles portent en elles une puissance d’émerveillement, la capacité d’élargir le champ des possibles et d’esquisser les contours d’un avenir que nous pouvons choisir de rendre désirable.

Dès l’origine, la Cité est pensée comme un lieu hybride et vivant qui refuse le modèle du musée contemplatif : carrefour entre science, industrie et société ; espace de dialogue autant que de démonstration ; laboratoire d’expériences plus que sanctuaire du savoir figé. On n’y vient pas seulement pour regarder, mais pour découvrir, manipuler, tester, comparer, questionner.

Un bilan : 105 millions de visiteurs et des milliers de vocations

L’apprentissage passe par l’expérience directe autant que par la transmission des connaissances, faisant de la visite un parcours personnel et vivant plutôt qu’une simple accumulation d’informations. Le pari était audacieux : faire entrer l’industrie au musée, dévoiler les technologies et leurs applications dans le quotidien, expliquer les mécanismes scientifiques sans les simplifier à l’excès, et s’adresser à tous les publics sans distinction.

Quarante ans plus tard, forte de plus de 105 millions de visiteurs, la Cité est devenue un repère. Beaucoup de nos concitoyens y associent un souvenir fondateur : une première découverte scientifique, une vocation née devant une manipulation, un débat qui a changé un regard, une histoire de transmission entre générations.

Les quarante prochaines années ne ressembleront pas aux précédentes. Nous vivons une période marquée par l’incertitude : dérèglement climatique, bouleversements géopolitiques, transitions démographiques, transformations profondes du travail et des compétences, accélération technologique, notamment avec l’intelligence artificielle. Ces mutations sont porteuses d’enthousiasme autant que d’inquiétude.

Science et esprit critique comme rempart contre la désinformation

Dans ce contexte, la rénovation annoncée de la Cité sera non seulement architecturale, car elle en a un grand besoin comme d’autres ensembles architecturaux symboliques du XXe siècle à Paris, mais aussi intellectuelle, culturelle et sociétale. Comment garder confiance dans la science sans nier la complexité du monde ?

Mais aussi comment contribuer, concrètement, à lutter contre la désinformation et les simplifications abusives, en renforçant chez chacune et chacun une véritable culture de l’esprit critique, cette capacité à questionner les sources, à analyser les arguments, à confronter les points de vue et à exercer un jugement éclairé ? Le nouveau projet scientifique et culturel doit être ambitieux, ouvert et partagé.

Répondre aux défis contemporains : climat, technologie, société

Les solutions aux défis contemporains ne sont pas uniquement technologiques. La transition écologique suppose des innovations, bien sûr, mais aussi des changements de comportements, d’imaginaires et d’organisations collectives.

La révolution numérique appelle des outils puissants, mais également une culture critique, une éthique partagée et une compréhension fine des mécanismes scientifiques. La réindustrialisation et les enjeux de souveraineté énergétique et technologique exigent des compétences, des vocations, une capacité à relier production, responsabilité sociale et durabilité.

Christian Kroll, fondateur d’Ecosia, un moteur de recherche écoresponsable. © Ecosia ; photoillustration : XD, ChatGPT

« L’Europe a longtemps considéré sa dépendance numérique comme inévitable et elle commence à en mesurer le coût politique »

Tribune. L’Europe semble enfin prendre la mesure de sa dépendance technologique. Ce qui relevait hier encore d’un débat abstrait sur l’innovation ou la compétitivité est devenu un sujet politique. Dans un contexte international marqué par l’instabilité géopolitique et la concentration du pouvoir technologique, la souveraineté numérique s’impose désormais comme une condition de l’autonomie démocratique européenne…. Lire la suite

La Cité des quarante prochaines années doit être un lieu où toutes les sciences dialoguent : sciences fondamentales et sciences de l’ingénieur, sciences du vivant et sciences humaines et sociales, économie, sociologie, philosophie, arts et design. Car les défis sont systémiques ; ils ne peuvent être compris ni résolus à partir d’un seul regard disciplinaire. Une nouvelle ère s’ouvre, où l’interdisciplinarité n’est plus un luxe mais une nécessité.

La culture scientifique, un bien commun émancipateur 

Dans un monde traversé par les doutes, la désinformation et les replis identitaires, la Cité doit aussi être un espace de respiration démocratique : un lieu où l’on apprend à observer, expérimenter, débattre, vérifier à l’instar de la démarche scientifique ; un lieu où l’on peut confronter des hypothèses et construire un jugement éclairé ; un lieu où la science contribue à l’émancipation individuelle et collective.

Elle doit continuer à faire rêver. Car l’émerveillement n’est pas superficiel : il est souvent le premier pas vers l’engagement. Montrer une science vivante, responsable, accessible, capable d’améliorer concrètement nos conditions de vie tout en respectant les limites planétaires, sera l’une de ses missions majeures. Attirer vers les métiers scientifiques et techniques, notamment les jeunes filles encore trop peu nombreuses à s’y projeter, en sera une autre.

Construire les quarante prochaines années de la Cité, c’est assumer que la culture scientifique est un bien commun émancipateur. C’est reconnaître qu’elle peut être une source d’espoir dans un monde incertain. C’est affirmer que la science, l’industrie et la culture, lorsqu’elles dialoguent, peuvent contribuer à bâtir une société plus libre, plus résiliente et plus durable.

Que les quarante prochaines années soient à la hauteur des rêves qui ont présidé à la naissance de la Cité !

Sylvie Retailleau,

Présidente d’Universcience. 

© Sylvie Retailleau

Tags :
sciences


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