27 mai 2026Aujourd’hui à 15:37

Mise à jour à27 mai 2026 19:59

Washington envisage de réduire fortement sa présence militaire en Europe, selon des plans évoqués au sein de l’Otan. Une perspective qui inquiète les Alliés, alors que les capacités américaines restent centrales dans la défense du continent face à la Russie.

Le résumé

L’administration Trump prépare une réduction spectaculaire de la présence militaire américaine en Europe: avions de chasse, bombardiers, drones et forces navales seraient retirés ou redéployés. Face à une Russie menaçante, les Européens découvrent qu’ils ne disposent ni des moyens ni du temps pour remplacer seuls le parapluie américain.

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump menace de retirer des troupes américaines d’Europe, que ce soit pour obtenir de ses alliés une hausse des dépenses militaires ou les punir de ne pas soutenir son opération en Iran. Jusqu’ici, l’étendue de ce retrait était une inconnue, hormis quelques signaux, comme le départ de 5.000 soldats du territoire allemand.

« La vérité est que l’Europe ne peut pas se passer de ces capacités aériennes et navales dans sa configuration actuelle. »

Daniel Fiott

Directeur du programme défense au Center for Security, Diplomacy and Strategy (CSDS).

On en sait désormais davantage sur les plans américains: ce retrait ira plus loin que quelques milliers d’hommes. Vendredi dernier, lors d’une réunion à huis clos des directeurs politiques, à l’Otan, le conseiller du Pentagone, Alexander Velez-Green, a informé les alliés des intentions de la Maison-Blanche.

D’après le journal allemand Der Spiegel, Washington prévoit de retirer du continent un tiers de ses avions de chasse, la moitié de ses bombardiers stratégiques et la totalité des drones de reconnaissance. Les sous-marins et une partie des destroyers affectés à l’Alliance seront repositionnés ailleurs sur le globe. La « cavalerie », les forces rapides déployées en cas d’attaque russe éclair, sera réduite. Un tel désengagement, s’il est effectif, marquerait une rupture stratégique majeure pour l’Europe.

Il n’existe aucun calendrier précis pour ce retrait, qui sera discuté lors d’une réunion de l’Otan le 18 juin et au sommet d’Ankara, les 7 et 8 juillet.

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Trump désarme l’Europe

Depuis la fin de la Guerre froide, les Européens ont construit leur défense sur un postulat simple: en cas de crise majeure avec la Russie, Washington fournira les capacités critiques.

Les armées européennes disposent de forces terrestres importantes, mais elles dépendent largement des Américains pour les moyens dits « de haute intensité »: renseignement satellitaire, drones, ravitaillement en vol, défense antimissile, bombardement stratégique ou guerre sous-marine.

Or ce sont précisément ces capacités que les États-Unis envisagent de retirer ou de réduire drastiquement. Le signal politique est clair: l’Europe devra apprendre à se défendre avec beaucoup moins d’appui américain.

Le problème est que ces capacités sont extrêmement difficiles à remplacer en quelques années. Les bombardiers stratégiques américains, capables de frapper à longue distance tout en portant la composante nucléaire de l’Otan, n’ont aucun équivalent européen.

Même constat pour les sous-marins nucléaires d’attaque américains ou les drones ISR (Intelligence, Surveillance and Reconnaissance), indispensables pour surveiller les mouvements russes sur le flanc Est.

« La vérité est que l’Europe ne peut pas se passer de ces capacités aériennes et navales dans sa configuration actuelle », analyse Daniel Fiott, directeur du programme défense au Center for Security, Diplomacy and Strategy (CSDS). « Cette perte est significative pour la dissuasion en Europe, mais tout dépend désormais de la manière dont les Européens cherchent à combler ces déficits », poursuit-il.

Un pari difficile à tenir

L’Europe possède des industries de défense puissantes, comme Airbus, Dassault Aviation, BAE Systems ou Leonardo. Mais les équipements des armées européennes sont lacunaires: elles manquent d’avions ravitailleurs, de capacités de transport stratégique, de satellites militaires et de stocks de munitions longue portée.

Certains partis de la coalition, le CD&V en tête, veulent réduire l’engagement des dépenses de défense belges à 1,8 % du PIB.

La guerre en Ukraine révèle, depuis quatre ans, cette dépendance structurelle. Sans les États-Unis, l’Europe peinerait à fournir des missiles Patriot, du renseignement en temps réel ou une logistique capable de soutenir un conflit prolongé. Le retrait américain va placer brutalement les Européens face à leurs insuffisances.

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La Belgique à la marge

Le désengagement américain pourrait accélérer une transformation longtemps repoussée. Plusieurs pays ont déjà lancé des plans massifs de réarmement, sous l’impulsion de la Commission européenne. L’Allemagne investit dans une modernisation profonde de la Bundeswehr. La Pologne construit la plus grande armée terrestre européenne. La France pousse depuis des années l’idée d’une autonomie stratégique européenne.

« L’Europe progresse. Les États-Unis signalent depuis longtemps une réduction de leurs forces, ce qui explique le renforcement rapide des forces conventionnelles en Allemagne et en Pologne », estime Daniel Fiott. Mais « le retrait américain des capacités de frappe en profondeur et à longue portée est actuellement plus préoccupant, car il s’agit d’une autre lacune militaire critique que l’Europe ne peut combler rapidement, même si l’industrie et les gouvernements s’y attellent », avertit l’expert.

D’autres pays posent question: la Belgique, longtemps lanterne rouge en investissements militaires, a promis l’an dernier lors du sommet de l’Otan à La Haye de dépenser 2% de son PIB en défense. Mais certains partis de la coalition, le CD&V en tête, veulent réduire l’engagement des dépenses de défense belges à 1,8% du PIB.

Manque de coordination

Par ailleurs, remplacer les capacités américaines ne se résume pas à acheter davantage d’équipements. Cela suppose une coordination industrielle et politique que l’UE peine encore à atteindre. Les armées européennes restent fragmentées entre différents matériels, doctrines et commandement: à cette heure, seuls les États-Unis peuvent fournir à l’Otan une chaîne de commandement opérationnelle.

« Les États-Unis nous mettent en garde depuis longtemps contre cette perspective et il est temps que nos gouvernements et nos armées prennent la situation au sérieux », résume Daniel Fiott. « Cinq ans devraient suffire à développer des capacités conventionnelles de base, mais ces investissements doivent commencer dès maintenant. » Par contre, le remplacement des bombardiers et des sous-marins d’attaque prendra du temps. Beaucoup plus de temps.

L’Europe peut combler une partie des vides laissés par Washington, mais pas immédiatement. Pour certains équipements critiques, il faudra au moins une décennie d’investissements massifs. La véritable question n’est donc plus de savoir si les Européens veulent davantage d’autonomie stratégique, mais s’ils ont encore le choix.