Face à la sacro-sainte résilience, le désir de se venger reste tabou. Pourtant, il fait sens, il est réparateur tout autant que légitime, plaide la philosophe Laurence Devillairs.

Madame Figaro. – Diriez-vous que votre livre s’inscrit à rebours d’un culte contemporain voué à la résilience, qui est brandie un peu à tout propos ?

Laurence Devillairs. – Je dirais que la résilience repose sur une vision entrepreneuriale de l’existence. Comme si on divisait sa vie en deux colonnes, une de recettes et l’autre de dépenses, en cherchant à la rentabiliser, avec d’un côté ce dont on doit « profiter » au maximum ; et de l’autre, les peines et les colères pour lesquelles on est sommé de « passer à autre chose ». La crise devient alors l’occasion de rebondir, le chagrin de devenir plus fort… Et on doit évacuer tout ce qu’il pourrait y avoir de réfractaire en nous au profit d’une société sans fractures ni ruptures. Alors qu’il y a du tragique dans l’existence. Je pense même que l’injustice est première, et que la justice essaie de dresser des digues pour la canaliser.

L’éducation, la morale, la religion, la sagesse, comme la loi rejettent l’idée de vengeance. La philosophe, Laurence Devillairs s’interroge sur le « droit à ne pas pardonner » . Une question délicate, qu’elle appelle à ouvrir, y compris dans les procédures judiciaires.
Frankenberg Roberto / modds


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Qu’entendez-vous par tragique ?

Le mal (la possibilité qu’ont d’autres êtres humains de détruire leur semblable) existe. Il est inutile et dangereux d’en masquer la gravité, comme veut le faire cette nouvelle « religion » des émotions positives et du pardon universel. La métaphore de la résilience vient de la propriété qu’ont certains métaux de reprendre leur forme initiale après un choc. Mais la vie n’est pas un métal pouvant retrouver sa forme. Quand on a subi la terreur morale, des abus physiques, des abus sexuels, quand on a été avili, nié, détruit, on sait qu’on ne va pas recoller les morceaux et reprendre son existence. L’injustice est métaphysique, profonde, existentielle. Certaines victimes le disent avec leurs mots à elles, qui ont une profondeur philosophique : « Ce que j’ai subi, je l’ai subi pour la vie. C’est à perpétuité. » Ce qu’on a perdu ainsi est littéralement incommensurable. Et c’est de cela que naît le désir de vengeance, le refus de pardonner.

La vengeance est associée à la haine. À tort ou à raison ?

On présente la vengeance comme meurtrière, sanglante et sans fin. Elle consisterait à répandre le mal et à répondre à la violence par la violence. Mais étymologiquement, « vengeance » (de vindicare, en latin) signifie «réclamer justice». Il faut se débarrasser des images caricaturales qu’on en a et qui font qu’on ne se l’autorise pas. La vengeance n’est pas la haine, parce que dans toute haine, il y a une haine de soi : on est en proie à un sentiment d’infériorité ou de déclassement qu’on reproche à l’autre, comme s’il nous avait pris quelque chose. Le désir de vengeance s’éprouve, au contraire, quand on est revenu aux commandes et qu’on a retrouvé l’honneur d’être soi, lorsqu’on est conscient que ce qu’on nous a fait était injustifié et injustifiable, que les coupables sont les seuls coupables, et que ce que nous sommes compte. Je souhaite seulement que l’on ne condamne pas le désir de vengeance et de ne pas pardonner sans lui avoir donné la chance de s’exprimer et d’être honnêtement pensé.

La procédure judiciaire ne se fait pas au nom de la victime mais de la société Elle demande à la victime de taire la vengeance pour que la loi puisse se faire entendre

Laurence Devillairs

Et qu’est-ce qui différencie la vengeance de la vendetta, du lynchage ou de la loi du talion, par exemple ?


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Le lynchage laisse libre cours à la colère et à la violence, au mépris de toute loi. Avec la vendetta, comme dans la loi du talion, on dit que si vous m’avez pris un œil, je vous prendrai un œil, mais pas au-delà. Or, on ne peut pas «quantifier » la vengeance, qui réclame que la vie et l’être d’avant vous soient rendus, ce qui est impossible. Dans la série Unbelievable (2019, Québec), la victime de viol répond ainsi au policier qui n’a pas voulu la croire, qui lui dit qu’il est désolé et qu’il aimerait remonter le temps : « Ça, vous ne le pouvez pas. »

Vengeance, livre nourri d’une expérience personnelle de la philosophe Laurence Devillairs, s’inscrit à rebours des injonctions au pardon.
presse

Si elle est désir de justice, la vengeance a-t-elle un rôle à jouer dans un procès ? Une place où se tenir ?

La procédure judiciaire ne se fait pas au nom de la victime mais de la société, contre le prévenu qui a transgressé la loi. Elle demande à la victime de taire la vengeance pour que la loi puisse se faire entendre – d’où l’insatisfaction de certaines victimes quand bien même le droit les a reconnues comme telles. Le droit a pour finalité la sécurité, le rétablissement de l’ordre au sein de la société. La victime, elle, porte devant le droit quelque chose qu’elle ne peut pas assumer, qui est cette vie coupée. Dans le droit français, on informe la victime. Moi, je voudrais qu’on lui donne la parole – et qu’on lève la prescription.

On vante la résilience à titre individuel, mais la vengeance est partout invoquée sur la scène internationale, par ceux qui mènent les conflits et guerres en cours, avec une violence féroce…

Faire taire, dans nos sociétés, un sentiment aussi puissant que le refus de pardonner et le désir de vengeance a un prix. Il ressurgit de façon sauvage et déformée au niveau international. On voit bien que Trump mène une politique de haine et non de vengeance, puisque la vengeance, c’est réclamer justice, et non détruire une civilisation ! De même, Benyamin Netanyahou, selon moi, dévoie-t-il la vengeance en loi du plus fort, en évoquant après le 7-Octobre une « vengeance par la force », soit une politique de toute-puissance. Je crois, moi, que la vengeance dénonce précisément l’abus de pouvoir.

Ne pas vouloir pardonner ne relève pas de l’entêtement ou d’une quelconque défaillance psychique.

Laurence Devillairs


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Que pensez-vous, dès lors, de la justice restaurative, qui veut amener agresseurs et agressés à dialoguer ?

Je pense qu’elle ajoute au fardeau des victimes. On les enjoint de dépasser leur colère pour faire la démonstration de leur bonne santé mentale, à se réconcilier et maintenir la paix sociale. De la même façon, la « libération de la parole » ne suffit pas : les gens ont dénoncé les violences de Bétharram dès les années 1950… Il ne s’agit pas seulement de « libérer la parole », mais surtout de réformer le pouvoir. On le voit avec l’Église, malgré le rapport Sauvé sur les abus sexuels, de nouveaux crimes sont révélés par la presse, par des collectifs de victimes, ou encore avec le scandale du périscolaire. Il faut s’atteler à changer le mode de fonctionnement d’institutions corrompues par le clientélisme ou la loi du silence, qu’il s’agisse de l’école, de l’université, de l’entreprise, du sport ou du cinéma. Ne pas vouloir pardonner ne relève pas de l’entêtement ou d’une quelconque défaillance psychique. Il ne s’agit pas, selon moi, d’une incapacité (à se réconcilier ou à avancer), mais d’un choix, celui de revendiquer le caractère irréparable des fautes commises, du silence qui les a entourées.