« Je fais parler les morts et je voyage dans le temps. Je suis médecin légiste, archéologue, anthropologue, j’ai trois thèses différentes et je mélange ces trois spécialités. Je me définis comme un médecin qui arrive trop tard pour la thérapie, mais pas pour le diagnostic, je saisis les objets historiques comme des scènes de crime. On prend ce que le hasard nous a permis de récupérer : des ossements isolés, une mèche de cheveux, une goutte de sang sur un papier, une dent, des vêtements, un masque mortuaire, une radiographie, et même des brosses à dents ou des éponges. Tout ce qui a touché un corps ancien garde une trace de ce corps et donc peut être utilisé.

»Par exemple, pour Henri IV, nous avions la chance de disposer d’une tête en excellent état de conservation, momifiée, avec à l’intérieur la trachée, le larynx, les cordes vocales, etc. Cela nous a permis de passer cette tête au scanner, d’obtenir un double numérique en trois dimensions des voies aériennes supérieures, puis de faire circuler de l’air à l’intérieur, de façon mécanique. Nous avons modélisé en 3D à la fois les voies aériennes et le son qui s’y propage. C’est ainsi que nous avons reconstitué les premiers phonèmes. Nous travaillons actuellement à aller plus loin, en intégrant son accent, la prononciation de l’époque, et en intégrant ce qu’on appelle le « coffre », c’est-à-dire le volume thoracique de cet individu. Avec ces données biométriques et historiques, j’espère pouvoir proposer une voix complète avant la fin de l’année. C’est unique et autant au service de l’histoire que de la médecine, puisque cela aide les patients qui se font opérer à avoir une projection de ce que sera leur voix après une intervention au larynx.


»Dans le cadre d’un documentaire réalisé pour France Télévisions, j’ai été amené à aller deux fois de suite à Moscou, puisque c’est là que sont conservés les restes de Hitler. Ils ont été récupérés par l’armée soviétique en 1945, après son suicide dans le bunker de la chancellerie à Berlin. Il m’a été possible d’identifier ses dents, de confirmer leur authenticité, en comparant l’état de santé de l’individu avec ce que l’on savait des médicaments qu’il avait pris, et avec des radiographies réalisées quelques mois auparavant, après l’attentat raté de l’opération Walkyrie. Nous avons également examiné un fragment de crâne présentant les traces d’une sortie de projectile d’arme à feu. Le FSB nous a aussi autorisés à prélever des échantillons du tartre dentaire pour les étudier au microscope électronique à balayage. Cela a confirmé un régime strictement végétarien, ainsi que la prise de médicaments comme de l’argile (Hitler souffrait de brûlures d’estomac et prenait une sorte de pansement gastrique à base d’argile). Cette étude a été très difficile à publier, car aucun journal ne voulait traiter d’un sujet portant sur Hitler, craignant de le mettre en valeur. Pourtant, elle était importante, car elle a permis de confirmer qu’il était bien mort en 1945, preuve qui rendait complètement fantaisistes toutes les théories sur sa survie.




»Dans l’émission de ce soir, vous suivrez l’enquête sur les raisons du décès du peintre Raphaël, mort prématurément à 37ans. Nous avons eu la possibilité d’étudier ses restes sans ouvrir sa sépulture, qui se trouve au Panthéon, à Rome. Lors d’un voyage à Urbino, j’avais découvert un moulage de son crâne, présenté dans sa maison natale. Nous avions aussi des fragments osseux conservés à Montauban et un masque mortuaire qui permettait de reconstituer son visage de façon plus réaliste. Nous nous sommes lancés dans la traque de ses reliques, jusqu’au Danemark, à Copenhague, au musée Thorvaldsen. Thorvaldsen était un sculpteur du XIXe siècle qui a distribué à tel ou tel admirateur des fragments de Raphaël lors de l’ouverture de son tombeau. Ce cold case est un puzzle qui commence à la Renaissance et se termine au XIXe siècle, et il nous a permis de découvrir la cause de son décès.

»Chacun de ces personnages historiques est à l’origine d’un nouveau protocole directement utilisable en anthropologie médico-légale contemporaine – par exemple, la méthode Agnès Sorel concernant le dosage du mercure. Mes recherches sont aussi utiles en médecine des vivants. Travailler sur des maladies infectieuses vieilles de 500 ans permet de savoir dans quelle direction elles vont évoluer dans dix, vingt ou trente ans, et donc de prévoir les antibiotiques, les vaccins et les épidémies du futur. »

Retrouvez Philippe Charlier dans « L’histoire au scalpel » ce jeudi 4 juin à 21h55 sur France 5.