C’est une exposition où les gens rient. Où les enfants jouent et où les couples se prennent en photo à l’intérieur des œuvres, captivés par les effets d’illusion imaginés par Leandro Erlich (né en 1973) et réunis par son commissaire Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux Arts Magazine. Un parcours qui bruisse de surprise et de joie, à mille lieues de l’atmosphère contemplative et concentrée de ceux de Matisse ou d’Hilma af Klint, simultanément programmés au Grand Palais.

Originaire de Buenos Aires, Leandro Erlich crée depuis trois décennies des œuvres à échelle architecturale, qui englobent complètement les visiteurs. Dès la première salle, l’artiste nous invite ainsi dans une installation-environnement intitulée Port of Reflections (2014) : on longe une étendue d’eau noire, plongée dans l’obscurité et sur laquelle flottent six barques colorées. Mais en avançant, le regard s’aiguise. Les bateaux ne flottent pas, leur reflet est sculpté. Il n’y a pas d’eau, ni même d’ailleurs six embarcations. Un miroir les multiplie…

Une autre expérience du réel

Petit à petit, l’œuvre révèle la matérialité qui rend son expérience si étrange, et dévoile ses secrets. On sourit : le piège était malin, et la vision ultra-séduisante ! Un peu plus loin, l’artiste métamorphose la cage d’escalier toute simple qui permet de monter à l’étage en évocation d’un immeuble vivant, parcouru d’éclats de voix. On passe devant des boîtes aux lettres débordant de prospectus, devant la porte d’un voisin. L’illusion est cinématographique, et témoigne de la capacité de Leandro Erlich à transformer un simple passage en porte ouverte sur l’imaginaire (Cage d’escalier, 2026).

Port of Reflections (2014) à l’exposition « Leandro Erlich » au Grand Palais

Port of Reflections (2014) à l’exposition « Leandro Erlich » au Grand Palais

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© Courtesy Galleria Continua et Galerie Xippas

« L’architecture, explique-t-il, m’intéresse moins pour sa fonction que pour les expériences qu’elle produit. L’art apparaît précisément là où cette fonctionnalité commence à se dissoudre. » Ce sont, par exemple, des cabines d’essayages dans lesquelles on entre, prêt à se regarder dans le miroir, mais où on fait finalement face à d’autres gens (Changing rooms, 2008).

Leandro Erlich, Bâtiment

Leandro Erlich, Bâtiment, 2004

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Ou un escalier horizontal et infini, dans lequel on flotte entre deux étages (Infinite Staircase, 2020). Œuvre la plus célèbre d’Erlich, Bâtiment (2004) invite quant à elle à s’allonger sur une façade d’immeuble au sol, pour se voir dans un gigantesque miroir et s’amuser avec l’impression délirante d’être suspendu à un balcon ou au toit.

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Des installations qui convoquent l’imaginaire et la réflexion

Loin de se cantonner à cette dimension divertissante (même si elle est indéniablement très présente, il suffit de voir les réactions des visiteurs, qui s’en donnent à cœur joie, commentent et multiplient les photographies où ils se mettent en scène dans les œuvres !), l’art de Leandro Erlich sait se montrer grave. Le monument Window and Ladder – Too Late for Help (2008) est un fragment d’immeuble déchiré, suspendu par une échelle au-dessus du sol ; il a été imaginé par l’artiste à la suite du passage de l’ouragan Katrina en 2005, et marque une réflexion autour des monuments commémoratifs, qui ne sauraient guérir les blessures trop profondes de la catastrophe.

Window and Ladder – Too Late for Help (2008) à l’exposition « Leandro Erlich » au Grand Palais

Window and Ladder – Too Late for Help (2008) à l’exposition « Leandro Erlich » au Grand Palais

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© Didier Plowy pour GrandPalaisRmn, 2026

Pour son projet de labyrinthe en forme d’empreinte digitale sobrement nommé L’Empreinte, Leandro Erlich convoque les mots d’Éloge de l’ombre de son compatriote Jorge Luis Borges, ancrant son travail dans un héritage littéraire. L’Argentin sait aussi se montrer politique : dès 1994, alors qu’il n’est encore qu’un tout jeune artiste de 21 ans, il a l’idée de reproduire l’Obélisque de Buenos Aires en métal, matière des bateaux qui ont mené ses parents sur cette terre d’immigration, et de la déplacer en banlieue, dans un quartier ouvrier – une façon pour lui de remettre en question de façon radicale ce symbole d’autorité.

Ces derniers projets sont présentés à l’état de maquettes dans l’exposition, qui consacre à ces formats réduits un chapitre important. Comme l’artiste l’explique à notre journaliste Barbara Soyer, les maquettes permettent de se souvenir d’installations éphémères, de faire exister celles qui n’ont pas pu voir le jour ; surtout, elles gardent la trace de ses idées et marquent la « capacité d’activation de l’imaginaire ». D’ailleurs, celui-ci est tellement sollicité au fil du parcours qu’il le demeure un peu ensuite ; en sortant du Grand Palais, on se surprend à regarder chaque objet banal comme s’il pouvait être le détail d’une mise en scène, d’un décor…

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Du 2 juin 2026 au 6 septembre 2026

www.grandpalais.fr