Louise Nevelson photographiée par Diana MacKown à Uxmal, Yucatán, 1981
Copyright : © Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala / Diana MacKown
Louise Nevelson, *Untitled (Sculpture)*, vers 1980. Carton et bois sur panneau, 122 × 78,7 × 3,1 cm. Collection particulière, courtesy Gió Marconi, Milan © Estate of Louise Nevelson. Licensed by Artist Rights Society (ARS), NY/ADAGP, Paris
Née en Ukraine en 1899, près de Kyiv, dans une famille juive contrainte à l’exil, Louise Nevelson, née Leah Berliawsky, grandit dans le Maine avant de choisir New York comme ville d’adoption. Formée au dessin et à la peinture, sensible à la danse et au théâtre, Nevelson développe très tôt une conception organique de l’espace. Elle considère la ville comme « une grande sculpture » dont les verticales, la silhouette au crépuscule nourrissent ses compositions. À l’instar de Georgia O’Keeffe face aux montagnes du Nouveau-Mexique, Nevelson trouve dans Manhattan son paysage intérieur.
Pionnière de l’« environnement », elle compose dans les années 1950 et 1960 ses célèbres « murs ». Elle invente ainsi une architecture totale, faite de cubes et d’ombres, où le visiteur pénètre comme dans une maison. Avec Moon Garden + One (1958), elle vide la galerie de son mobilier et la plonge dans une pénombre bleu nuit, son fameux midnight blue. « La lumière, les murs, le plafond — tout fait partie de l’œuvre d’art », déclare-t-elle en 1967.
Louise Nevelson, Black Secret Wall, 1970. Bois peint en noir, 256 × 320 × 30 cm. Lugano, Galleria Allegra Ravizza. Photo : © Galleria Allegra Ravizza, LuganoL’alchimie du bois et de l’ombre
Son matériau fétiche ? Le bois. Ramassé dans les rues de Kips Bay, récupéré sur des chantiers ou chez son fils, un temps restaurateur de meubles. Elle collecte, trie, classe dans chaque pièce de sa brownstone de la 30th Street, transformée en laboratoire. Plinthes, balustres, dossiers de chaises, fragments de caisses : tout est poncé, assemblé, unifié par un monochrome radical — le plus souvent noir. La shadow box, sa boîte d’ombre, devient brique élémentaire. Empilées, juxtaposées, ces cubes organisent le vide, transformant la lumière en ombre. Chaque case est un monde ; l’ensemble, un palais secret.
L’aboutissement de cette réflexion est probablement Mrs. N’s Palace (1977), qui donne son nom à l’exposition présentée au Centre Pompidou-Metz. Treize années de travail ont été nécessaires pour créer cette boîte-assemblage de la taille d’une pièce, dans laquelle le spectateur se trouve happé. L’exposition de Metz rend pleinement justice à la dimension monumentale de l’œuvre de Nevelson en présentant des pièces majeures, comme Tropical Garden II (1957), alignement de totems évoquant une forêt obscure, ou encore Dawn’s Wedding Chapel II (1959), qui explore cette fois les potentialités de la lumière à travers des empilements de boîtes blanches évoquant les tours de Notre-Dame de Paris.
Car, en effet, si le noir a fait sa légende, Nevelson explore aussi le blanc et l’or. Une révélation lors d’une visite au Metropolitan Museum of Art devant des kimonos lui inspire un usage subtil du doré. Ce sens profond de la couleur trouve une expression nouvelle dans la chapelle qu’elle conçoit en 1977 pour Saint Peter’s Church, à l’angle de Lexington Avenue et de East 54th Street : un espace immaculé, au sein duquel se dresse un retable vertical aux accents d’or. L’un de ses rares environnements visibles de manière pérenne.
Louise Nevelson chez elle, avec *First Personage*, 30th Street, New York, vers 1954
Copyright : © Estate of Louise Nevelson. Licensed by Artist Rights Society (ARS), NY/ADAGP, Paris / Photo : © Archives of American Art, Smithsonian Institution.
Louise Nevelson, Untitled, 1980. Bois sur carton, 44,4 × 31,8 cm. Zurich, Galerie Gmurzynska. © Estate of Louise Nevelson. Licensed by Artist Rights Society (ARS), NY/ADAGP, Paris / Photo : © Courtesy Galerie Gmurzynka
Un héritage visionnaire
Longtemps, la reconnaissance se fait attendre. Nevelson représente les États-Unis à la Biennale de Venise de 1962, expose à la documenta à Cassel en 1964 et 1968, mais ne connaît un réel succès qu’après l’âge de 70 ans. Femme artiste dans un monde d’hommes, elle cultive sa propre mythologie en se qualifiant elle-même de « grand-mère de l’art environnemental » ou « recycleuse originelle ». Son indépendance a un prix — divorce, pauvreté, culpabilité maternelle —, mais elle choisit l’atelier contre le confort, l’art contre la sécurité.
Son geste de glaneuse résonne de nos jours avec une acuité nouvelle. Bien avant que le recyclage ne devienne un mot d’ordre, elle anoblit les débris de la modernité. Parallèlement à ses environnements de bois, elle réalise quotidiennement des collages à partir de fragments de carton, de papier journal, de feuilles d’alu- minium ou encore de bois récupéré. Un vaste corpus, récemment révélé, que l’exposition de Metz met en lumière avec la présentation quasi inédite d’une soixantaine de pièces.
« Aujourd’hui encore, ses murs sculptés fascinent par leur densité et leur silence vibrant. Ils nous rappellent que l’espace que nous habitons peut devenir émotion, mouvement, respiration. Et que, comme elle l’affirmait avec une conviction tranquille, “nous sommes l’espace” », éclaire Anne Horvath, commissaire de l’exposition.
Louise Nevelson, *Dawn’s Presence II*, 1969-1975. Bois peint en blanc, 247,7 × 198,1 × 144,8 cm. Collection particulière © Estate of Louise Nevelson. Licensed by Artist Rights Society (ARS), NY/ADAGP, Paris