Julia R., 45 ans, connue de l’officine, se présente ce matin l’air fatigué. La voix nasillarde, elle explique souffrir d’un rhume carabiné depuis 2 jours. Elle est surtout gênée par son nez bouché qui l’empêche de dormir. Or une échéance professionnelle importante approche. Cela l’angoisse et elle doit se reposer… Le médecin a diagnostiqué une rhinopharyngite infectieuse et prescrit un traitement pour dégager son nez.
© DRÀ la recherche d’un traitement de fond
Tandis que la patiente se plaint de la malchance d’un rhume au printemps, vous préparez l’ordonnance, déjà en alerte : Julia R., à qui on a diagnostiqué un trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) il y a quelques années, fait partie de vos rares patients sous méthylphénidate. Vous ne lui avez cependant pas délivré son traitement vous-même ces dernières semaines. Cette prescription de vasoconstricteur pour son rhume vous semble inadaptée.
Méthylphénidate et vasoconstricteurs : une interaction à haut risque
Vous interrogez la patiente pour préciser ses traitements en cours.
Vous : Prenez-vous toujours votre traitement habituel pour votre TDAH ?
Julia : Oui, je suis venu le chercher il y a 15 jours. C’est l’un de vos collègues qui m’a reçu.
Vous vérifiez en quelques secondes son dossier : Julia poursuit bien son traitement par Ritaline LP 10 mg, prescrit par son neurologue. Dans le même temps, le logiciel de l’officine affiche une alerte d’interaction contre-indiquée entre Ritaline et Pernazène.
Vous : Vous m’accordez quelques minutes pour que je vérifie la compatibilité de ce médicament contre le rhume avec votre traitement habituel ?
Julia : Oui, bien sûr, je vais chercher ma crème de jour dans le rayon et j’arrive !
Vous le saviez avant même l’alerte de votre logiciel, méthylphénidate et vasoconstricteurs ne font pas bon ménage ! Par acquit de conscience, vous consultez les résumés des caractéristiques du produit (RCP) de Ritaline et Pernazène dans la base de données publique des médicaments et dans le thésaurus des interactions médicamenteuses de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé : les deux médicaments sont des sympathomimétiques : le méthylphénidate est un stimulant du système nerveux sympathomimétique indirect et l’oxymétazoline un sympathomimétique α-adrénergique vasoconstricteur, décongestionnant par voie nasale. Leur association est contre-indiquée en raison du risque de vasoconstriction et de poussée hypertensive.
Vous (à Julia revenue au comptoir) : Comme je le craignais, le spray nasal contre le nez bouché ne peut être prescrit en association avec votre traitement par Ritaline.
Julia : Oh non, je comptais vraiment sur ce produit, je lave mon nez plusieurs fois par jour déjà mais ça ne suffit pas.
Vous : Si vous le voulez bien, je vais appeler le médecin pour lui suggérer une alternative compatible avec votre traitement.
Une solution proposée au prescripteur
Le médecin généraliste de Julia répond immédiatement au téléphone.
Vous : Bonjour Dr P., je me permets de vous contacter à propos de l’ordonnance pour Mme Julia R. Je voulais vous alerter sur le fait que Pernazène, que vous avez prescrit pour décongestionner son nez, est contre-indiqué avec le méthylphénidate qu’elle prend quotidiennement.
Le médecin : Ah oui, en effet. Je sais pourtant que cette patiente est sous Ritaline, je l’avais occulté ce matin…
Vous : Puisqu’elle semble vraiment gênée par la congestion nasale et qu’aucun vasoconstricteur ne peut être prescrit, je suggère de l’orienter vers un traitement local anti-inflammatoire qui ne présente pas de contre-indication avec ce qu’elle prend par ailleurs.
Le médecin : C’est une bonne solution. Vous pouvez remplacer Pernazène par une suspension nasale à base de tixocortol, Pivalone ou un générique, 1 à 2 pulvérisations dans chaque narine 2 à 4 fois par jour pendant 3 jours, je pense que ça devrait suffire. En lui rappelant de bien continuer les lavages de nez en parallèle, s’il vous plaît.
Vous : Parfait, c’est noté. Je lui fais part de votre décision et j’inscris le nouveau traitement sur l’ordonnance. Je vous remercie.
Le médecin : C’est moi qui vous remercie de votre vigilance. Bonne fin de journée !
Vous raccrochez et finalisez la délivrance avec Julia R. Vous lui rappelez de faire les pulvérisations de tixocortol au cours d’une brève inspiration, après un mouchage soigneux du nez, notamment avant le coucher, en tenant le flacon bien verticalement. Vous lui conseillez de toujours bien rappeler la prise de Ritaline à chacun de ses rendez-vous médicaux.
Après son passage, vous profitez de l’arrivée de votre collègue au comptoir pour renseigner l’intervention pharmaceutique sur la plateforme Act-IP Officine : type de problème coté 1 « Contre-indication », type d’intervention coté 3 « Substitution/échange, mise en place d’une alternative thérapeutique », devenir de l’intervention coté 1 « Acceptée par le prescripteur ».
Retour d’expérience
Juste avant la pause déjeuner, vous partagez cet événement avec votre collègue pharmacien, la préparatrice et l’étudiant en pharmacie. Vous convenez tous de la nécessité d’être toujours très vigilant, y compris avec des prescriptions a priori simples. Vous interrogez l’étudiant sur l’activité et les risques liés aux substances qui reproduisent les effets de la stimulation du système sympathique et lui demandez de faire un point le lendemain sur les sympathomimétiques directs et indirects.
Ce cas s’appuie sur une situation réelle rapportée par la SFPC.
* Les fiches de cotation des interventions pharmaceutiques ainsi qu’une note explicative sont accessibles, après inscription, sur la plateforme Act-IP.
L’intervention pharmaceutique
La Société française de pharmacie clinique (SFPC) a développé un outil de codification et de documentation des IP, accessible gratuitement sur actip.sfpc.eu.
Pour plus d’informations, consultez le site de la SFPC, sfpc.eu, ainsi que le cahier Formation « L’intervention pharmaceutique » paru dans Le Moniteur des pharmacies n° 3544 du 11 janvier 2025, rédigé en collaboration avec la SFPC.