Depuis l’émergence de l’affaire qui nous a opposés à M.Rollot, les appels à répondre sur le fond se sont multipliés. Nous nous y étions refusés jusqu’à présent, car l’article en cause ne nous semblait pas offrir les conditions d’un débat pourtant nécessaire sur le rôle de l’architecture dans la transition écologique. 


Nous nous sommes déjà exprimés sur les raisons de notre action, qui visait non la critique – et encore moins la recherche – mais bien des propos précis qui ont profondément heurté notre structure. Aujourd’hui, dans une société polarisée qui a besoin d’apaisement, nous avons décidé de retirer notre plainte pour diffamation.


Dans ce contexte, et au vu des diverses prises de position, nous proposons d’ouvrir une réflexion sereine sur le débat qui pourrait encore en découler. Il ne s’agit ni de faire valoir les travaux de l’agence, publiés de façon transparente, ni de parler au nom d’une profession dont la diversité des pratiques est vaste. Nous souhaitons partager, avec sincérité, les réalités et défis de notre métier afin d’expliquer ce qui nous anime et ce en quoi nous croyons. À chacun ensuite de prolonger la discussion. 


Comme un grand nombre des 10 882 (1) agences d’architecture françaises, nous nous efforçons d’anticiper et d’accompagner autant que possible les mutations du monde qui vient. Mais il faut ici rappeler une évidence, l’architecte s’inscrit dans un contexte plus large de fabrication de notre environnement bâti et non bâti, où s’entrelacent de multiples acteurs aux intérêts hétérogènes : un pouvoir politique qui fixe un cap réglementaire – volontariste, mais souvent instable et insuffisant –, des acteurs publics qui orientent la commande, des entreprises privées mues par des logiques économiques mais de plus en plus conscientes des enjeux, et enfin une société civile en attente de réponses et de changements.


L’architecte est partie intégrante de ce système selon la loi de 1977 qui fêtera bientôt son cinquantenaire. Il est garant de « l’intérêt public », qui devrait intégrer aujourd’hui pleinement l’intérêt de l’environnement et des écosystèmes. Mais quels sont ses moyens d’action réels lorsque les conditions essentielles – choix du site, budget, programme, normes – échappent à sa maîtrise ? À cette interrogation, Jacques Herzog répondait en 2020, dans une lettre à David Chipperfield, par un laconique « nothing » (2).


Réduire la question à l’antithèse « construire ou ne pas construire » serait pourtant trop simpliste. Comme nombre de confrères, nous sommes conscients des externalités négatives inhérentes à l’acte de bâtir : nous refusons régulièrement de nous positionner sur des projets dont l’intérêt collectif ne nous semble pas suffisant (démolition-reconstruction, artificialisation des sols, absence d’impact social positif, etc…) ; mais limiter nos modes d’action à la désertion – qui ne stoppe pas le système – ou à la résignation complice ne reflète pas la variété de nos expériences.


Choisir la pratique, c’est accepter ses contraintes, qui placent souvent l’architecte comme un simple maillon d’une chaîne décisionnelle complexe. Mais c’est aussi croire à la part d’optimisme, à la promesse que recèle chaque projet et à son potentiel d’innovation et d’expérimentation, capables d’entraîner des évolutions profondes des techniques et des usages. C’est par le projet qu’évoluent nos habitudes, que s’éprouvent les réglementations, que s’organisent les filières, et que les retours d’expérience nourrissent des avancées inscrites dans le temps long.


Loin d’une attitude résignée, nous restons convaincus que chaque commande constitue une opportunité d’ouvrir de petites poches de résistance. Ce travail quotidien, minutieux et souvent invisible, mené par de nombreuses agences, consiste à reconsidérer les programmes, à hausser les exigences environnementales et sociales, à défendre le travail sur l’existant, toujours contraint par l’acceptabilité économique, technique, normative et même culturelle. 


Il est nécessaire de replacer l’acte de construire dans l’évolution historique de la prise de conscience environnementale : la première réglementation thermique française n’est apparue qu’en 1974 (3), à la suite du choc pétrolier, et portait essentiellement sur la consommation d’énergie. Elle fut suivie de plusieurs étapes jusqu’à la RT2012. Ce n’est qu’en 2022 que la RE2020 a introduit des exigences contraignantes en matière de carbone. Avant les années 2010, rares étaient les estimations fiables de l’empreinte carbone des constructions, et les filières biosourcées étaient insuffisamment structurées pour un déploiement généralisé.


Aujourd’hui encore, des tensions persistent entre ambitions environnementales et réalités du terrain. Économiques d’abord, avec des surcoûts souvent mal estimés. Règlementaires ensuite avec, par exemple, des exigences en termes de sécurité incendie qui évoluent parfois dans le sens inverse des objectifs de décarbonation : il faut par exemple faire preuve d’inventivité pour éviter de perdre les « gains carbone » d’une ossature bois par des encoffrements généralisés à l’opposé de la sobriété recherchée. 


Pour contourner ces paradoxes, l’expérimentation en agence prend aujourd’hui toute son importance, que ce soit en proposant de nouvelles techniques afin de faire évoluer les normes (à l’aide d’ATEX ou de brevets), en adaptant les pratiques ou en sollicitant les savoir-faire d’autres disciplines.


La prise en compte du vivant constitue un autre axe d’exploration qui exerce une influence directe sur la conception de notre cadre de vie. Depuis de nombreuses années, l’ONU et le GIEC placent le péril sur la biodiversité au même rang que celui sur le climat (4). Nous pensons qu’opposer végétalisation nécessaire de nos villes et décarbonation de l’architecture ne mène nulle part : ces objectifs ne doivent pas s’exclure. Or, si la question de l’énergie s’est imposée dès 1974 et si celle du carbone s’installe aujourd’hui dans les pratiques, la biodiversité demeure un angle mort des réglementations environnementales.


Alors que la dégradation de la biodiversité en milieu rural dû aux nombreux intrants chimiques s’accélère, de nombreuses études (5) confirment que la ville devient un milieu refuge. Certaines métropoles l’ont bien compris, et de nombreux PLU imposent désormais des règles strictes de pleine terre et de végétalisation des bâtiments, ainsi que des objectifs ambitieux de reconquête du végétal sur les voiries et autres espaces minéralisés.


Il est évident que ces interventions ne suffiront pas pour endiguer, ni le réchauffement climatique, ni le déclin de la biodiversité, au vu des préjudices déjà causés par l’anthropisation. Pour autant, ne faut-il pas agir partout où cela est possible et quelle que soit l’échelle ? Chaque intervention présente une part de bénéfices. 


Intensifier les espaces plantés, augmenter leur complexité écologique, intégrer la faune et la flore dans la conception des projets peuvent faire l’objet d’expérimentations lorsque l’on cherche à développer de nouvelles approches. L’équilibre entre l’évacuation et la rétention de l’eau, entre la nature d’un substrat et la structure bâtie, entre la palette végétale et les conditions climatiques à venir, nécessitent de réunir des compétences et des savoirs variés, riches d’enseignements et d’inventivité pluridisciplinaire.  


Cette démarche ouvre également une voie pour requestionner notre rapport au temps, à l’incertain et à l’aléatoire, elle permet de rééquilibrer les valeurs, afin que la conception du non-bâti occupe une place aussi importante que celle du bâti. 


L’implication de l’architecture dans la préservation de la biodiversité a donc une histoire passée et à venir bien plus complexe qu’un simple verdissement ou une opération de communication. La question de savoir où commence et où s’arrête le « greenwashing » – terme par nature disqualifiant – ne présente à nos yeux que peu d’intérêt au regard des enjeux. 


Il existe une articulation complexe entre nos pratiques d’agence – contextualisées dans des spatialités et temporalités particulières – et les savoirs produits par la recherche sur la biodiversité et les bénéfices liés à la végétalisation du cadre bâti. Disqualifier de manière unilatérale toute expérimentation dans ce domaine à ce stade, ne s’appuie donc pas sur un constat scientifique mais bien sur un positionnement idéologique.


Nous sommes convaincus que le rôle des architectes aujourd’hui, 50 ans après la loi sur l’Architecture, doit s’inscrire dans une réflexion globale articulant impact carbone, intérêt écologique et dimension sociétale, sans exclure aucune de ces dimensions. Nous sommes également convaincus qu’un débat sur l’évolution des cadres et des normes environnementales avec une intégration plus franche de la biodiversité comme enjeu majeur ferait aujourd’hui sens afin de relever les défis à venir. Nous pensons enfin, que les expériences des uns et des autres sur ces sujets devraient être évaluées à l’aune de la complexité des chantiers en cours, et partagées, en prenant soin d’éviter le rejet hâtif de tentatives qui se révèleront peut-être utiles demain.


 


Les associés de l’agence Chartier-Dalix : Pascale Dalix, Sophie Deramond, Frédéric Chartier, Mickaël Hassani


 


Références : 


(4) Etudes biodiversité en milieu urbain :


– Berger et al. (2024) — Simply the green: Urban refuges


– Ulrich, J., & Sargent, R. D. (2025). Habitat restorations in an urban landscape rapidly assemble diverse pollinator communities that persist. Ecology Letters, 28(1), e70037.