L’inquiétude, c’est celle de voir émerger un nationalisme chrétien qui réduit la foi à un étendard. Benoist de Sinety ne nie pas le trouble contemporain qui engage parfois un repli vers des rites, des règles et des liturgies « qui en imposent ». Il ne balaie pas les aspirations profondes de jeunes qui rêvent « de guerres spirituelles ». Mais il regrette les pyromanes qui répondent à ces angoisses et désirs par le cynisme et l’opportunisme. En France ou ailleurs, certains cherchent à profiter des vertiges civilisationnels pour engranger des soutiens. « Des médias de plus en plus nombreux convoquent le catholicisme comme un marqueur identitaire et patrimonial. » Le christianisme n’est plus alors « ce message nu, dépouillé, qui demande d’aimer ce qui fait peur », mais un drapeau qui exclut (le nationalisme) à défaut de célébrer (le juste patriotisme).

La communion des vulnérables

Le propos est universel, mais il s’appuie sur des exemples français, Eric Zemmour en tête. Si de tels discours prospèrent, c’est parce qu’ils cultivent leur idéologie « sur un terreau accueillant », précise le prêtre en des pages éclairantes sur le rapport entre la France et son histoire. « S’ils manipulent l’histoire, c’est parce que nous avons un problème avec notre passé, que nous ne savons pas regarder en face. Il y a des pays qui portent leur histoire comme une lanterne, éclairant le chemin. La France, elle, la porte comme une plaie ouverte. […] Nous tournons autour de notre propre mémoire comme autour d’un feu trop vif : incapables de nous y réchauffer sans nous y brûler, incapables de nous en éloigner sans trembler de froid. » Quand certains « manient la nostalgie comme une arme », qu’ils convoquent Clovis ou le Grand Siècle « avec une solennité d’officiant », ils ne font pas de l’histoire : « ils font du deuil ». « Ils comblent par des mythes le vide que la République a laissé béant. » Ils répondent « à une douleur réelle par une espérance fausse ».

Porté par la lumière qu’il distingue dans les Évangiles, Benoist de Sinety propose alors une méditation sur le rapport à la juste colère, à l’identité et – surtout – à l’autre. L’autre, celui qui est un vulnérable comme moi, qui me déplace, qui m’épaule et à qui on ose dire « J’ai besoin de toi ». Alors, si tel est le regard, plutôt que bastion identitaire, l’Église sera cette « communion des vulnérables » qui, en réponse « à l’amour de Dieu », accueille la détresse comme « un hôpital de campagne pour blessés de la vie ».

⇒ La cause du Christ. L’Évangile contre « l’identité chrétienne » | Essai | Benoist de Sinety | Grasset, 157 pp., 16 €