« Ma palette, c’est le mur : ses couleurs, sa texture, mais encore plus son histoire. » Cela fait plus de 50 ans qu’Ernest Pignon-Ernest fait parler les pierres et le béton. Né à Nice en 1942, cet autodidacte, formé par l’œil plutôt que par les académies, quitte l’école à quinze ans, après avoir découvert Picasso dans Paris Match à douze ans – un choc. Dès les années 1960, Pignon-Ernest invente une forme d’art contextuel qui n’avait alors pas d’équivalent en collant des sérigraphies ou des dessins au fusain sur les murs de la ville, non pour les décorer, mais pour les révéler. On ne parle pas encore de street art, l’homme est un pionnier qui s’ignore.
L’éruptive Naples sera le grand théâtre de ce poète volcanique. Comme Rimbaud, le poing dans les poches crevées, Ernest Pignon-Ernest débarque dans la capitale de la Campanie dans les années 1980, attiré par une émission de radio qui chante la musique baroque napolitaine des compositeurs Pergolèse et Gesualdo, et au milieu, les morceaux de la rue (« ‘O sole mio »). L’artiste y séjournera plusieurs fois, sur des décennies, ingurgitant plus de 130 livres sur la cité, et s’armant de papier journal pour commettre son forfait ; le moins cher, le plus efficace, celui qui « pénètre dans la moindre anfractuosité du mur et se nourrit de sa texture ».

Portrait d’Ernest Pignon-Ernest
i
« Mes images ne sont pas des dessins exposés dans la rue. Ce que j’expose, c’est la rue elle-même – travaillée par la présence de mes images », explique-t-il avec le recul de ses 84 ans, alors que la bibliothèque-musée l’Inguimbertine de Carpentras fait ressurgir son travail mené à Naples, au fil de dessins préparatoires, de sérigraphies et de photographies in situ reconstituant cette sublime pérégrination.
À lire aussi :
L’étonnante bibliothèque-musée l’Inguimbertine, mixant tableaux, jeux vidéo et manuscrits ouvre ses portes en Provence
Premier collage napolitain : David et Goliath / Pasolini (1988)

Ernest Pignon-Ernest, Dessin à la pierre noire inspiré de « David et Goliath » du Caravage, Naples, 1988
i
© Ernest Pignon-Ernest / ADAGP, Paris 2026
En 1988, pour son premier collage à Naples, Pignon-Ernest s’empare du David et Goliath de Caravage, ce tableau où le peintre maudit, en fuite après un meurtre, se représente lui-même la tête tranchée, attendant depuis Naples le pardon du pape. Mais l’artiste dédouble le geste en ajoutant, dans la main de David, la tête de Goliath par celle de Pier Paolo Pasolini, figure tutélaire de sa démarche. Cette main, il la prend dans L’Amour profane, un autre tableau caravagesque, provocant et méconnu. L’œuvre est collée sur un mur rouge bourbon, évocation de la Villa des Mystères de Pompéi. Ainsi, dès ce premier acte, Pignon-Ernest place tout son travail napolitain sous la coupe de Caravage et de Pasolini – deux hommes qui ont payé leur liberté de leur vie.
Le masque et la mort : Pulcinella (années 1990)

Ernest Pignon-Ernest, Pulcinella, Naples, 1992
i
Sérigraphie • © Ernest Pignon-Ernest / ADAGP, Paris 2026
Pulcinella incarne Naples : sa part bouffonne, sa noirceur, son rapport viscéral à la mort. C’est un grand éclat de rire au-dessus des enfers ! Pignon-Ernest se saisit du personnage de la commedia dell’arte comme « une métaphore baroque qui exacerbe le tragi-comique de la condition humaine ». Sérigraphiées en grand format, les images de cette figure carnavalesque, au nez crochu, au corps bossu et au rire qui sonne faux, sont collées à la Piazza del Gesù, via Benedetto Croce ou via Cristallini, avec cette question posée en dialecte napolitain : « Oc carne tutte facì de no mort ? » (« Qu’as-tu fait de nos morts ? »). La figure porte les contradictions de toute une civilisation.
Les corps suppliciés : Épidémie (1990)

Ernest Pignon-Ernest, Épidémies, Naples, 1990
i
Tirage photographique sur papier • 55 × 83 cm • © Ernest Pignon-Ernest / ADAGP, Paris 2026
Pour figurer la grande peste de Naples au XVIIe siècle, Ernest-Pignon Ernest s’est saisi d’un corps porté par un autre sous une lumière caravagesque, après avoir puisé dans un tableau de Luca Giordano représentant San Gennaro, le saint de la ville. Sur le sol noirci, car taillé dans la lave visqueuse du Vésuve de la Zecca, lieu de mémoire de la grande peste, la fragile sérigraphie de l’artiste fossoyeur de mémoire fait sensation.
Le sacré dans les catacombes : La Sibylle de Cumes (1988–1990)

Ernest Pignon-Ernest, La Sybille de Cumes, 1988–1990
i
Photographie • 29 × 44 cm • © Ernest Pignon-Ernest / ADAGP, Paris 2026 / courtesy Galerie Lelong
Athée convaincu mais « héritier des Évangiles », Ernest Pignon-Ernest se mesure au sacré napolitain avec une acuité rare. Dans l’hypogée de l’église des Âmes du Purgatoire, aux catacombes de San Gennaro, il installe de grandes figures de mystiques chrétiennes – Hildegarde de Bingen, Marguerite-Marie Alacoque, Thérèse d’Avila – qu’il dessine au fusain sur papier, puis colle entre les soupiraux et les pierres noires. Figures féminines de la contemplation et de l’extase, elles habitent ces espaces comme si elles avaient toujours été là. La sibylle, cette voix antique tapie dans la roche de Cumes, que Virgile a placée à l’entrée des Enfers, hante Naples depuis 2 000 ans.
Le poète dans les marges : Pasolini à Scampia (2014)

Ernest Pignon-Ernest, Pasolini assassiné. Si je reviens. Napoli, Santa Chiara, 2015
i
Tirage numérique contrecollé sur aluminium • 66 × 100 cm • © Ernest Pignon-Ernest / ADAGP, Paris 2026 / courtesy Galerie Lelong
40 ans après la mort de Pier Paolo Pasolini – assassiné sur la plage d’Ostie en 1975 –, Pignon-Ernest réalise une nouvelle image pour lui rendre hommage. Cette fois, il intervient avec son collage à Scampia, territoire sous emprise mafieuse, décor réel de Gomorra : « L’équivalent aujourd’hui de la marginalité violente que Pasolini filmait à Rome », affirme l’artiste. Pour y accéder, il faut le bon passeport ; son compagnon de nuit a onze frères et sœurs en prison. Sur les immeubles insalubres, le visage du poète s’affirme, impassible, droit.
À lire aussi :
Ernest Pignon-Ernest, légende urbaine
Arrow
Ernest Pignon-Ernest. Ombres de Naples
Du 23 mai 2026 au 1 novembre 2026
Bibliothèque-musée Inguimbertine • 180 Place Aristide Briand • 84200 Carpentras
inguimbertine.carpentras.fr
Arrow
Carte blanche à Ernest Pignon-Ernest
Du 23 mai 2026 au 15 novembre 2026
Musée Ziem • 11 Boulevard du 14 Juillet • 13500 Martigues
www.ville-martigues.fr
En 200 œuvres, dont certaines inédites, cette exposition retrace près de 60 ans du parcours de l’artiste. Elle évoque tant ses premiers dessins sur papier journal réalisés en Algérie en 1962 que ses plus récentes créations faites à Haïti en 2019.