Dossier à charge
Eté 2024. Avec la réconciliation franco-marocaine, Paris n’est plus une fête pour Mehdi Hijaouy. L’espion du roi en rupture de ban sait que ses jours dans la capitale française sont comptés. Emmanuel Macron vient de reconnaître la marocanité du Sahara occidental, ancienne colonie espagnole au cœur d’un différend diplomatico-territorial vieux de quarante ans entre Alger et Rabat. Cet alignement sur la position de Mohammed VI constitue l’épilogue d’une profonde crise franco-marocaine, déclenchée trois ans plus tôt par la découverte d’un numéro de téléphone du président français dans le listing des cibles du logiciel israélien Pegasus, mis gracieusement à la disposition de la police marocaine par les Emirats arabes unis.
Pour Medhi Hijaouy, ancien cadre de haut rang de la Direction générale des études et de la documentation (DGED) marocaine, le service d’espionnage extérieur marocain, ce réchauffement diplomatique n’est pas une bonne nouvelle. Dans les rues de la capitale française, la surveillance s’est resserrée autour de lui et de sa famille. Plusieurs de ses anciens collègues sont à ses trousses. Le 10 septembre, son épouse, Sarra, dépose une main courante dans un commissariat du VIIIe arrondissement pour signaler les filatures, un signalement documenté que Libération a pu consulter. Elle joint à sa déclaration des photos de ses pisteurs marocains prises sur le vif. Sirotant un jus de citron dans un café, déambulant dans les allées d’une boutique de parfums ou marchant sur un trottoir, portable collé à l’oreille. L’affaire est sensible. L’espion qui loge à l’époque à l’hôtel Saint-Augustin du Cercle national des armées est ce qu’on appelle un « gros poisson ». Il a occupé des postes clés à la DGED, puis aurait travaillé pour le compte de Fouad Ali El Himma, conseiller de Mohammed VI et tête pensante politique et sécuritaire du palais, à tel point qu’il est surnommé le « vice-roi ».

Mohammed VI en octobre 2024 ©AFP or licensors
A Rabat, les autorités marocaines ont rassemblé un dossier à charge et engagé des poursuites judiciaires contre Mehdi Hijaouy et ses proches : il est accusé tour à tour d' »escroquerie », d' »aide à l’immigration illégale » et d' »appartenance à une organisation criminelle ». Un mandat d’arrêt international est transmis en septembre 2024 à Interpol en vue de sa diffusion.
L’exilé volontaire quitte Paris pour Madrid d’où les autorités marocaines ne tardent pas à réclamer son arrestation en vue de son extradition. Un juge espagnol confisque son passeport et le contraint à pointer au poste de police dans l’attente d’une audience qui doit statuer sur son sort. Lors d’une rencontre avec le CNI, le service de renseignement national espagnol, Hijaouy comprend qu’il va être livré à Rabat. Le quinquagénaire prend la poudre d’escampette, direction une destination inconnue, emportant avec lui ses secrets sur les intrigues et les coups tordus échafaudés dans les arrière-cuisines du pouvoir royal marocain. Ce qui le rend dangereux pour une grande partie de l’appareil sécuritaire.
Le sang et la sueur
Serviteur zélé de la monarchie, Mehdi Hijaouy est sorti du rang il y a cinq ans quand il a décidé de prendre position publiquement en faveur des frères Azaitar, des combattants maroco-allemands de MMA intimes du roi. L’omniprésence d’Abu et Ottman Azaitar dans la vie privée de Mohammed VI est à l’époque considérée par l’entourage institutionnel du monarque comme toxique, voire dangereuse. Elle irrite au point qu’une virulente campagne de presse est engagée dans les médias proches des milieux sécuritaires. Rompus aux attaques sur commande contre les opposants, journalistes, chefs d’Etat étrangers ou intellectuels dans le collimateur du pouvoir, ils s’en prennent cette fois aux protégés du roi.
C’est que les manières de ces sportifs aux relations sulfureuses sont à l’antipode des codes en vigueur dans les salons du Dar el Makhzen. Surnommés les « gangsters à la Ferrari », les combattants en cage sont dans le viseur des conseillers du roi. Ils se voient reprocher de se pavaner sur les réseaux sociaux au volant des voitures de luxe du garage royal, de porter des montres de collection à plus de 100 000 euros l’unité et d’exhiber leurs pectoraux. Le haro médiatique vise à inciter Mohammed VI à les éloigner de lui. Il n’en sera rien : le monarque aime s’entourer d’amis, artistes ou sportifs, d’origine souvent africaine, partis de rien ayant réussi à s’imposer dans leur milieu par leur talent, la sueur ou le sang. Il en va ainsi de Gims, mis en examen récemment à Paris pour « blanchiment aggravé », du judoka multimédaillé olympique Teddy Riner, amateur comme lui de belles voitures, ou de sportifs moins connus, comme un champion de Jiu jitsu originaire de Ceuta.
Et bien sûr, des frères Azaitar. Maître en arts martiaux, Mehdi Hijaouy partage sa passion pour les sports de contact avec les athlètes de cour, qu’il fréquente et apprécie. En décembre 2021 sur le site de la chaîne israélienne francophone I24, il prend les hiérarques du palais à contrepied. Ne pas donner aux frères Azaitar un statut officiel reviendrait à « scier la branche sur laquelle on est assis », éructe-t-il aussi dans une tribune publiée dans le magazine marocain Challenge. Il en est convaincu : les frères Azaitar pourraient aider à former les professionnels de la sécurité du royaume aux arts martiaux. Communiquée au roi, la proposition est enterrée par ses conseillers.
Deux ans plus tard, Mehdi Hijaouy brûle à nouveau la politesse à l’entourage royal en transmettant directement au monarque un Livre blanc. Il entend « offrir à Sa Majesté un recueil de contributions d’intelligence sécuritaire et une réflexion sur ce que devrait être le renseignement de demain ». Le document, que Libération a consulté, rassemble une série d’articles écrits par l’auteur et étoffés par des propositions et des recommandations. On ignore si Mohammed VI a lu ce rapport d’initiative. Toujours est-il que cette récidive est perçue comme un affront, voire une menace au sein d’une cour où la puissance des courtisans se mesure à l’accès au souverain. Devenu radioactif, Mehdi Hijaouy se met au vert. Les rumeurs, alimentées par l’opacité de la cour, enflent. Sa démarche s’inscrit-elle dans une guerre de clans en cette période de fin de règne, où le roi ne dissimule plus son état de santé défaillant ? Joue-t-il une ambitieuse carte personnelle en prévision de l’après-Mohammed VI ? Ou est-il l’aigrefin décrit par certains médias marocains ?
A bonne école
Mehdi Hijaouy est né en Allemagne il y a cinquante-trois ans, d’un père Saint-Cyrien attaché de défense d’ambassade et apprécié de feu le roi Hassan II. Il est aussi le neveu d’un colonel marocain, tué durant la guerre de Kippour sur le front du Golan, aux côtés des armées arabes. Le jeune Mehdi, qui gravite dans l’orbite de la cour, entre à la DGED en 1994. Il apprend le métier d’agent secret sur le tas et grimpe peu à peu les échelons pour devenir « contrôleur général ». L’espion a suivi des formations dans des services étrangers et a décroché en 2000 un stage au Mossad et au Shin Beth israélien, avec qui la DGED collabore activement, assure un bon connaisseur de son parcours : « Chez eux, on apprend à éliminer un terroriste vite et proprement. Il a été le premier stagiaire marocain des Israéliens et a offert en guise de remerciement une pipe de collection à Meïr Dagan, le patron du Mossad. »
En 2005, Amos – son nom de code – dirige le service action et le bureau de la sécurité interne de la DGED. Il est des déplacements officiels du roi en Afrique et mène des missions en France, en Espagne et au Benelux. Sur le théâtre européen, son agence s’affranchit quand elle l’estime nécessaire des codes de bonne conduite entre pays amis. Elevée au rang de cause « existentielle », la défense de la marocanité du Sahara occidental est la mission prioritaire des agents marocains. Elle passe par une « guerre de l’ombre » avec les rivaux algériens, et leurs affidés saharouis du Front Polisario. Partout où ils le peuvent, les agents corrompent des personnalités susceptibles de soutenir la politique du royaume, et infiltrent les milieux islamistes.

Le palais royal à Rabat ©Jeanne Accorsini/Pool/Bestimage/Photonews
Après avoir fait sa carrière au DGED, Mehdi Hijaouy est à partir de 2017 missionné auprès du conseiller royal en charge de la coordination des services de sécurité marocains. Il s’en prévaut dans son Livre blanc adressé, au roi en expliquant « exercer 24H /24 – 7J /7, de la veille sécuritaire stratégique, traduite par l’élaboration de notes à portées stratégique et prospective ».
Dans ses nouvelles fonctions, il aurait continué à avoir accès à des informations confidentielles, sur des dossiers comme Pegasus. Le mouchard aurait permis l’espionnage présumé non seulement du téléphone du président français et du Premier ministre espagnol mais aussi de milliers de personnes. Des accusations que le Maroc réfute alors que l’enquête judiciaire du parquet de Paris ouverte il y a quatre ans avance à petits pas.
Entrepreneurs à la réputation de barbouzes
Face au risque de nuisance représenté par le fugitif, Rabat cherche par tous les moyens à minimiser son importance stratégique dans l’organigramme du renseignement national. Il ne serait, selon les médias marocains, qu’un agent subalterne et incompétent exclu de la DGED en 2013 et n’exerçant depuis aucune fonction. Il est présenté sous les traits d’un second couteau mal affûté et dévoyé par l’appât du gain. Des affirmations contre lesquelles s’inscrit en faux Claude Moniquet, le directeur du Centre européen de renseignement et de sécurité. « Je peux confirmer que Mehdi Hijaouy était bien le numéro 2 de la DGED. Il dirigeait le cabinet de Yassine Mansouri [qui dirigeait la DGED] quand je travaillais sur le Front Polisario », indique ce consultant basé à Bruxelles. « Les réunions se tenaient au QG de la DGED à Rabat. J’ai rencontré aussi par son intermédiaire Fouad Ali El Himma », le fameux « vice-roi », précise l’expert dont la proximité avec le pouvoir marocain n’a jamais été prise en défaut. Dans un rapport controversé publié en 2010, il avait d’ailleurs relayé la thèse marocaine selon laquelle le Front Polisario était « en proie à l’islamisme radical ».
L’activisme de Mehdi Hijaouy a-t-il débordé sur des pratiques affairistes illégales ? Les médias marocains insistent sur des relations d’affaires avec des entrepreneurs à la réputation de barbouzes. Pour Me William Bourdon, qui défend Hijaouy, le dossier est purement politique. L’avocat français a demandé à la Commission de contrôle des fichiers d’Interpol l’effacement des données personnelles et de la notice rouge de son client. « Ses prises de position contre la corruption au sein de l’appareil sécuritaire, son appel à la réforme des services de renseignement et sa dénonciation de l’usage abusif de la surveillance technologique lui ont attiré l’hostilité des plus hauts responsables de l’Etat, en particulier celle de Abdelatif El Hammouchi, le directeur des polices, et de Fouad Ali El Himma, conseiller du roi, qu’il a publiquement mis en cause », indique l’avocat dans le courrier adressé à Interpol, que Libération a pu consulter. Comme le prix, bien orchestré, de sa proximité avec Mohammed VI.