ENTRETIEN – Couple de détectives espiègles dans le nouveau film, d’inspiration hitchcockienne, de Rémi Bezançon, ils croisent pour nous leurs regards sur leur parcours et sur le cinéma.

«Ah non, je ne danserai pas !» Pour la photo de couverture de Madame Figaro, qu’il partage avec Lætitia Casta, Gilles Lellouche veut bien forcer sa nature, mais il y a des limites. Dans ce studio photo parisien, il préfère privilégier un terrain de jeu où ils se sentiront à l’aise tous les deux. Elle, silhouette emblématique, rompue à l’exercice des shootings depuis ses 15 ans, virevolte dans sa robe en mousseline de soie. Lui, figé à l’idée de prendre la pose, voudrait que la séance se termine vite.

Tout les distingue, et c’est précisément là que l’alchimie opère. Chez Gilles Lellouche, l’instinct prime. Son parcours éclectique, forgé dans les amitiés, l’autodérision et une énergie virile, l’a mené de la comédie populaire au cinéma d’auteur, puis à la réalisation primée (Le Grand Bain, L’Amour ouf). Lætitia Casta avance autrement : avec discipline, elle s’est aventurée, adolescente, dans une carrière où les podiums lui ont servi de tremplin au cinéma et au théâtre, où elle déploie désormais un jeu nourri de rigueur et un désir de se réinventer. Quand lui masque sa pudeur derrière l’humour, elle s’expose avec une maîtrise souveraine.


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Deux trajectoires différentes mais sûrement complémentaires, que le réalisateur Rémi Bezançon a choisi de croiser dans Le Crime du 3e étage. Dans ce film inspiré de Fenêtre sur cour (1955), Gilles Lellouche n’est pas un photoreporter immobilisé par une fracture, mais un auteur de romans historiques à succès. Lætitia Casta ne joue pas les socialites sophistiquées, mais officie comme professeure de cinéma spécialisée dans l’œuvre d’Hitchcock. Cependant, le duo va vivre les mêmes péripéties que James Stewart et Grace Kelly, en soupçonnant leur voisin d’en face (Guillaume Gallienne) du meurtre de sa femme. Délectables dans la peau du couple voyeuriste, les deux acteurs planchent ici sur l’idée de voir et d’être vus…

Gilles : chemise en coton et pantalon en laine Prada. Montre Audemars Piguet. Lætitia : veste Bar, en laine et soie Dior. Boucle d’oreille Rose des vents Dior Joaillerie.
Zeb Daemen/H & K pour Madame Figaro

Madame Figaro. – Quand vous êtes-vous rencontrés ?
Lætitia Casta. – Il y a six ans, sur le tournage de La Flamme, de Jonathan Cohen. On incarnait le couple finaliste de la saison précédente. J’ai le souvenir d’avoir beaucoup ri…

Qu’est-ce qui vous rassemble tous les deux ?
Lætitia Casta. – Comme nous avons disposé de très peu de temps pour nous préparer au film de Rémi Bezançon, je dirais que nous partageons cette capacité à sauter à pieds joints dans un rôle et un projet, sans trop intellectualiser les choses.
Gilles Lellouche. – On ne se connaît finalement pas si bien que ça, et nous sommes assez différents. Nous avons joué l’intimité pour les besoins du Crime du 3e étage, mais cela s’est fait, pour Lætitia comme pour moi, avec beaucoup de légèreté et de naturel.

Lætitia : robe en mousseline de soie drapée Dior. Boucles d’oreilles Rose des vents Dior Joaillerie. Gilles : chemise Prada.
Zeb Daemen/H & K pour Madame Figaro

Contrairement à Lætitia Casta, on ne vous sent pas très à l’aise devant un objectif photo, Gilles Lellouche…
Gilles Lellouche. – Ce n’est absolument pas mon terrain de jeu. Je me sens très mal à l’aise et je m’en veux d’être incapable de dépasser ce sentiment de ridicule. Quand je pose, je me trouve tout simplement idiot. Je manque de grâce, d’aisance, d’inventivité, de créativité. Je n’arrive pas à prendre du plaisir, parce que la photographie vient chercher quelque chose de plus profond qu’on ne l’imagine et ma pudeur me paralyse…

Lætitia Casta, vous qui maîtrisez l’exercice depuis trente ans, jusqu’où accepte-t-on d’être regardée ?
Lætitia Casta. – Je ne l’envisage pas vraiment comme ça. J’ai plutôt l’impression d’être une sorte d’écran blanc sur lequel on projette des personnages, des univers. Je me mets au service de la photo, sans y voir de voyeurisme. Il n’y a pas de regard gênant. Nous construisons une image ensemble avec l’équipe.
Gilles Lellouche. – J’imagine que cela dépend aussi de la délicatesse du photographe, comme chez les réalisateurs : certains parviennent à nous transcender, à nous faire croire à l’impossible, tandis que d’autres, par manque de tact, de rondeur ou même d’imagination, peuvent parfois rendre nos métiers un peu idiots. La qualité du regard posé sur nous est essentielle.
Lætitia Casta. – Oui, mais si je devais être définie uniquement par le regard des autres, ce serait insupportable. Je considère le métier de mannequin comme un interrupteur que l’on allume et que l’on éteint. Dans l’intimité, je suis pudique et je n’ai pas envie d’être regardée sous toutes les coutures…

Étole et satin et jupe en acétate MM6 Maison Margiela. Boucles d’oreilles Roses des Vents Dior Joaillerie, escarpins Stella McCartney. Mise en beauté Dior, avec Dior Forever Skin Perfect 1,5N, Dior Forever Skin Bronze 01 Light Fair, Diorshow 5 Couleurs 645 Mint Bubblegum, Mascara Diorshow Overvolume 090 Overblack et Dior Addict Lip Glow Oil 001 Pink
Zeb Daemen/H & K pour Madame Figaro


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Vous reconnaissez-vous un penchant voyeur comme vos personnages du film ?
Gilles Lellouche. – Je me suis souvent installé à la terrasse d’un café pour observer les gens. Je le pratique moins, parce que c’est devenu plus compliqué, mais sans décortiquer les autres, je peux imprimer certaines mimiques, gestuelles ou singularités qui nourrissent, consciemment ou non, mes rôles. En tant que réalisateur, je m’imprègne et m’interroge sur le monde dans lequel je vis.

Gilles Lellouche, qu’est-ce qui vous a donné envie de réaliser, donc de passer du côté de celui qui regarde ?
Gilles Lellouche. – La nécessité de travailler. À la sortie du Cours Florent, nous étions des centaines de jeunes comédiens à galérer. J’étais très cinéphile, et j’ai reçu une grande claque en découvrant La Haine, de Mathieu Kassovitz. Pour la première fois, je me suis placé du point de vue du réalisateur plutôt que de celui du spectateur. Ce film a déclenché chez moi un désir de mise en scène. J’ai commencé par des courts-métrages, puis des clips… La réalisation me reconnecte à ma part d’enfance. Il y a quelque chose de magique à imaginer une histoire, puis à la voir prendre corps, grâce à deux cents personnes qui s’activent pour la rendre vivante. C’est inouï.

Étole et satin et jupe en acétate MM6 Maison Margiela. Boucles d’oreilles Roses des Vents Dior Joaillerie, escarpins Stella McCartney. Coiffure Margaux Rousse-Malpat. Mise en beauté Dior par Aya Fujita. Manucure Magali Buisson.
Zeb Daemen/H & K pour Madame Figaro

Et vous, Lætitia Casta, où en êtes-vous dans vos envies de réalisation ?
Lætitia Casta. – Je suis toujours en écriture (un drame social dont elle écrit le scénario avec Vanessa Filho et Robin Campillo, NDLR). C’est long et intense. Savoir raconter une histoire en images est extrêmement complexe.

Quel regard portez-vous sur notre société ?
Gilles Lellouche. – Moi qui ai toujours été optimiste, cet effet boule de neige de catastrophes entame ma confiance. Nous sommes entrés dans une société plus violente et je constate une dégradation des relations humaines. Cette violence s’accompagne d’un individualisme effrayant. Les gens sont de plus en plus seuls et manquent d’empathie. C’est là que la société devient dangereuse.
Lætitia Casta. – La violence a toujours existé, mais aujourd’hui j’ai le sentiment de vivre dans un monde qui s’embrase de toutes parts. En tant que parents, on doit transmettre de l’élan, donner envie de faire, et cela passe d’abord par l’accomplissement personnel de nos enfants. J’essaie aussi de leur inculquer des valeurs de loyauté, de profondeur et de désir. J’ai le sentiment que ma génération a été élevée plus à la dure et que je suis peut-être mieux armée qu’eux pour affronter ce monde.

Pourquoi dites-vous avoir été «élevée à la dure» ?
Lætitia Casta. – Parce que j’ai connu la solitude très tôt. Mes parents travaillaient tous les deux et je me retrouvais seule dans une maison au milieu de la forêt. Quand j’étais jeune, je n’avais qu’une envie : quitter la maison et parcourir le monde. À l’inverse, je constate que mes enfants ont besoin de liens très forts et d’être protégés, car l’extérieur fait peur.
Gilles Lellouche. – Je ne sais pas si nous étions plus forts, mais nous avons grandi avec une forme d’insouciance. Nous avancions dans la vie sans trop être conscients des pièges autour de nous. Désormais, il est impossible de faire abstraction du danger qui nous guette.

J’ai arrêté de scroller sur Instagram quand j’ai compris que ça me déprimait, d’autant plus qu’il est aujourd’hui difficile de dissocier le vrai du faux.

Lætitia Casta


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Lætitia Casta. – Oui, et à notre époque – j’ai l’impression d’être très vieille en disant ça ! –, nous avions moins, et cela laissait une grande place au rêve et à l’imaginaire. Aujourd’hui, les enfants ont accès à tout.
Gilles Lellouche. – Pour ma fille, j’ai réussi à repousser l’échéance du smartphone au maximum. J’ai tenu jusqu’à ses 15 ans. Je préférais la laisser grandir avec son imaginaire et l’ennui.

Quel usage faites-vous des réseaux sociaux ?
Lætitia Casta. – J’ai arrêté de scroller sur Instagram quand j’ai compris que ça me déprimait, d’autant plus qu’il est aujourd’hui difficile de dissocier le vrai du faux. J’utilise donc mon compte (@laetitiacasta, NDLR) comme une carte de visite où je publie des photos et des vidéos liées à mes actualités. C’est nettement plus intéressant de prendre des jumelles pour regarder chez le voisin comme dans le film ! (Rires.) 
Gilles Lellouche. – Comme Lætitia, mon compte sert à relayer mes actualités. Je ne peux d’ailleurs pas être plus explicite puisqu’il s’appelle Autopromodegilleslellouche. En revanche, comme utilisateur, je regarde tout et n’importe quoi, et j’y passe un peu trop de temps. N’étant pas masochiste, j’ai quitté X (ex-Twitter) depuis longtemps. Mais j’observe que le nombre de followers d’un acteur ou d’une actrice compte désormais. Dieu merci, nous n’en sommes pas là en France, mais aux États-Unis, la popularité sur les réseaux peut orienter les choix d’un casting…

Gilles Lellouche, avez-vous souffert de critiques, notamment liées au «male gaze », ce fameux «regard de l’homme» prétendument sexiste ?
Gilles Lellouche. – Jamais de manière frontale. Je ne pense pas réaliser des «films d’hommes» et je ne me reconnais pas dans une espèce de masculinité monolithique. Par exemple, Le Grand Bain s’intéresse à des hommes abîmés. Mais, pour être honnête, ces considérations-là ne me traversent pas l’esprit lorsque j’écris. Mes histoires s’apparentent davantage à des fables, à des utopies. En ce sens, je réalise peut-être plus des films d’adolescent que d’homme. Et, de manière générale, j’ai l’impression que le regard porté sur les hommes est aujourd’hui un peu plus apaisé, parce qu’ils commencent à prendre conscience de certaines choses. Il y a eu une phase de déstabilisation, de panique, parfois même de colère, qui semble s’être régulée. On assiste désormais, je crois, à une volonté d’avancer.

Manteau en laine Prada. Montre Audemars Piguet. Mise en beauté Ralph Martinoli.
Zeb Daemen/H & K pour Madame Figaro

Lætitia Casta, pensez-vous qu’il existe des films de femmes et des films d’hommes ?
Lætitia Casta. – Non. Lorsque je reçois un scénario, je cherche avant tout un espace de liberté. Il m’est d’ailleurs arrivé d’incarner un personnage qui était au départ prévu pour un homme.

Comment gérez-vous la célébrité ?
Gilles Lellouche. – J’adore être connu ! (Rires.) Plus sérieusement, je ne suis pas vraiment un Beatles, et la célébrité ne m’a jamais étouffé, pesé ou paralysé. Ce sont plutôt certains dommages collatéraux pour mon entourage qui peuvent me contrarier. Par ailleurs, je pense que la surexposition sur Instagram et la tendance à raconter sa vie ont contribué à désacraliser les acteurs et les actrices.

Incarner Jean Moulin restera probablement la plus belle expérience de ma vie d’acteur.

Gilles Lellouche

Lætitia Casta. – Je peux, moi aussi, encore prendre le bus tranquillement ! (Rires.) Les gens sont toujours bienveillants, et je suis souvent touchée par la justesse de leurs commentaires relatifs à mon travail.

Gilles Lellouche, vous incarnez Jean Moulin dans le prochain film de László Nemes. Que retenez-vous de cette expérience ?
Gilles Lellouche. – J’ai beaucoup travaillé pour m’effacer derrière ce rôle. Je voulais éviter des tics d’acteur, une démonstration de performance. Mon seul objectif était de me mettre au service de la mémoire de cet homme. J’étais à la fois honoré et terrifié. Cela a été une expérience absolument folle et douloureuse à certains égards, car on ne peut pas dissocier le jeu de ce que cet homme a enduré. Quand on participe à un tel film, on traverse des territoires extrêmes : la torture, mais aussi le dépassement de soi… ce sont des états qu’on ne peut pas répéter. Cela restera probablement la plus belle expérience de ma vie d’acteur.

Le Crime du 3e étage, de Rémi Bezançon, avec Lætitia Casta, Gilles Lellouche, Guillaume Gallienne… Sortie le 11 mars.

Moulin , de László Nemes, avec Gilles Lellouche, Lars Eidinger… Sortie le 28 octobre.