L’Allemagne, par la voix de son chancelier Friedrich Merz, vient d’annoncer la fin du projet de chasseur de nouvelle génération NGF (New Generation Fighter), pilier principal du programme de Système de Combat Aérien Futur (SCAF). Paris se rallie finalement à cette décision après l’échec de plusieurs tentatives politiques pour arriver à des compromis industriels sur ce projet majeur impliquant également l’Espagne.

L’avenir paraissait de plus en plus incertain pour le projet d’avion de combat de nouvelle génération européen entre la France, l’Allemagne et l’Espagne. Berlin a mis fin au suspense lundi 8 juin, en annonçant l’arrêt du développement d’un avion de combat en commun, mettant par la même occasion le Palais de l’Elysée devant le fait accompli, du moins quant au timing de la communication. Lancé en 2017, le Système de Combat Aérien Futur (SCAF) devait permettre à la France et à l’Allemagne, puis à l’Espagne (qui s’y était associée en 2019), de coopérer pour la mise au point d’un nouvel avion de combat de 6e génération, le New Generation Fighter (NGF), accompagné de différents drones armés, le tout englobé dans un « système de systèmes » porté par un « Cloud » de combat.

Ce projet hautement politique et stratégique a toujours reposé sur un équilibre industriel précaire. D’autant plus qu’il était couplé avec un autre projet bilatéral, le remplacement des chars de combat français (Leclerc) et allemand (Leopard 2) par le futur MGCS (Main Ground Combat System).

Dans une logique de « meilleur athlète », Dassault Aviation devait être leader sur la conception du NGF, alors qu’Airbus prenait la main sur les drones et le cloud de combat. Dans le même temps, l’industrie allemande prenait les rênes du MGCS. Mais avec l’arrivée de l’Espagne en 2021, Airbus s’est retrouvé majoritaire dans le programme, récupérant les deux tiers de l’activité industrielle liée au NGF, dont la direction restait pourtant confiée à Dassault Aviation.

Une situation qui a rapidement déplu au Parlement allemand, qui a poussé pour qu’Airbus prenne le contrôle du NGF, tandis que Dassault militait pour conserver le statut de maître d’œuvre de ce pilier, et entendait donc valider la majorité des décisions concernant le design du futur avion piloté. De part et d’autre du Rhin, les pouvoirs politiques ont mis la pression sur les industriels ces derniers mois, dans l’espoir qu’un accord soit trouvé. Tout cela avant que le chancelier Merz décide, donc, de siffler la fin de la partie cette semaine, et ce à deux jours de l’ouverture du salon international de l’aéronautique et de l’espace ILA, à Berlin.

L’abandon de ce projet, qui était évalué à au moins 100 milliards d’euros, rebat complètement les cartes dans le secteur de l’aéronautique de défense en Europe. Son échec est vu par certains comme une perte de souveraineté européenne. Or, cette dernière est déjà bien entamée par la politique de défense allemande depuis la guerre en Ukraine, puisque Berlin passe massivement commande à l’industrie américaine, y compris dans le domaine aérien.

Ainsi, alors que les programmes SCAF et MGCS étaient initialement accompagnés d’un programme MAWS destiné à développer un futur avion de patrouille maritime franco-allemand, l’Allemagne a pris unilatéralement la décision, en 2021, de se doter de l’avion de patrouille maritime P-8 Poseidon de Boeing, au détriment d’une solution souveraine européenne basée sur une plateforme Airbus, qui a été sélectionnée par la France pour remplacer les Atlantique 2 de la Marine nationale. De même, la Luftwaffe doit bientôt réceptionner des chasseurs furtifs F-35A de l’américain Lockheed Martin, achetés alors que l’Allemagne était encore – officiellement – pleinement impliquée dans le SCAF, et qu’elle disposait déjà d’une solution souveraine avec le Typhoon.

Pour la France, l’arrêt du NGF conçu conjointement avec l’Allemagne et l’Espagne pose de sérieux défis, notamment du point de vue budgétaire. Mais sur le plan industriel et technologique, le pays est outillé pour concevoir un futur avion de combat destiné à remplacer le Rafale grâce aux expertises de Dassault Aviation, Thales, Safran et KNDS. Les besoins opérationnels de la France sont d’ailleurs sensiblement différents de ceux de l’Allemagne avec la nécessité d’une navalisation de l’appareil (pour embarquer sur le futur porte-avions France Libre) et d’une capacité de frappe nucléaire.

Du côté de Berlin, si le pays investit actuellement massivement dans sa défense, avec pour ambition de devenir la première puissance militaire d’Europe, le développement d’un chasseur de conception nationale poserait un sérieux défi technologique, l’Allemagne n’étant pas en mesure, en l’état, de réaliser seule un moteur d’avion de combat par exemple.

Dans les semaines et les mois qui vont suivre, il restera à voir la direction qui sera prise respectivement par l’Allemagne, la France et l’Espagne. Berlin décidera-t-elle de faire cavalier seul, ou cherche-t-elle simplement à évincer les industriels français afin de rester la seule nation cadre d’un futur programme mené par Airbus, et capable d’embarquer les ambitions espagnoles, voire suédoises ? Paris décidera-t-elle de faire résolument cavalier seul, comme à l’époque du lancement du Rafale, ou tentera-t-elle une nouvelle aventure collaborative, articulée autour de Dassault Aviation, en misant éventuellement sur les membres du « club Rafale », comme par exemple la Grèce, l’Inde ou encore les Émirats Arabes Unis ?

Et quid de Madrid, éternelle oubliée des empoignades politico-médiatique franco-allemandes ? Politiquement, l’Espagne (comme la Suède d’ailleurs) pourrait sans doute souhaiter un rapprochement avec Paris, qui se présente comme le leader européen d’une défense continentale souveraine. Industriellement, cependant, Airbus Espagne et Saab, en Suède, semblent naturellement plus enclins à collaborer avec les industriels allemands.

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