En effet, par la volonté de l’administration Trump, l’aide des États-Unis à l’Ukraine a été pratiquement réduite à néant. Dans le même temps, l’Europe a fortement augmenté ses allocations, de 59 % pour l’aide financière et humanitaire, et de 67 % pour l’aide militaire par rapport à la moyenne de 2022-2024. En outre, cet effort ne va pas se relâcher d’ici à l’horizon 2028, puisque l’Union européenne a consenti un prêt de 90 milliards d’euros à Kiev, pour lui permettre à la fois de continuer à assurer sa défense, stabiliser son économie et financer les services essentiels à la population.
La Belgique participe à cet effort et ne se prive d’ailleurs pas de le faire savoir. Mais à quel prix exactement ? C’est ce que Paris Match a voulu mesurer, avec toutefois beaucoup de difficultés, tant les rares données disponibles ne sont pas toujours très transparentes. Pendant ce temps, des voix s’élèvent, depuis les travées du Parlement et jusque dans la rue, en passant par les plateaux télé, pour réclamer, en substance, que l’État belge redistribue à ses citoyens les ressources qu’il alloue aux Ukrainiens.
L’Ukraine coûte-t-elle vraiment à la Belgique?
La question qui nous occupe, formulée trivialement, est la suivante : le budget que la Belgique consacre à l’Ukraine et à l’accueil des réfugiés ukrainiens pèse-t-il sur des finances publiques déjà lourdement affectées par les politiques d’austérité actuelles, privant les Belges de moyens susceptibles de limiter la casse sociale ? Pour y répondre, une revue de détail budgétaire s’impose.
« La Russie enlève des enfants ukrainiens et les utilise comme soldats », selon Zelensky
Un milliard d’euros par an jusqu’au terme de la législature : cest l’aide promise par le Premier ministre, Bart De Wever, au président Ukrainien Volodymyr Zelensky. ©Copyright (c) 2025 Shutterstock.
Considérons tout d’abord le coût de la protection temporaire offerte aux Ukrainiens ayant trouvé refuge en Belgique après le début de l’invasion de leur pays par la Russie. Activée en mars 2022, cette protection leur donne droit à une aide sociale octroyée par les CPAS. Afin de soutenir financièrement ces derniers, confrontés à l’afflux initial de réfugiés ukrainiens, et de couvrir les frais inhérents (logement, intégration, etc.), le gouvernement fédéral a fait le choix de compenser les montants engagés à hauteur de 135 % durant les quatre premiers mois de l’accueil, et de 125 % par la suite. En clair, si un CPAS dépense 100 euros au profit d’un bénéficiaire de la protection temporaire, l’État lui rembourse 135 euros durant un quadrimestre, puis 125 euros. Cette mesure de majoration a cependant été supprimée en octobre 2023. Depuis, elle est réduite à 10 %, dans le cadre d’un accompagnement sur mesure.
Grâce aux avoirs russes gelés, l’État belge finance plus que son aide aux troupes de Zelensky et aux réfugiés ukrainiens
Mais, à ce jour, combien d’exilés ukrainiens ont-ils pu bénéficier de cette aide généreuse ? Selon l’Office des étrangers que nous avons questionné, sur la période 2022-2025, la Belgique a accueilli très précisément 99 088 ressortissants d’Ukraine. Toutefois, au 31 décembre 2025, 22 500 d’entre eux ont été officiellement radiés du Registre national de la population. Et l’Office précise que ce dernier chiffre est sous-estimé, dans la mesure où le nombre des Ukrainiens qui ont quitté le territoire, sont décédés ou sont tout simplement introuvables est certainement supérieur.
Quoi qu’il en soit, le coût de l’accompagnement des quelque 100 000 Ukrainiens arrivés en Belgique entre 2022 et 2025, nous l’avons déniché auprès du SPP Intégration sociale, le service public fédéral chargé notamment de soutenir les acteurs de terrain tels que les CPAS. Selon cette institution, ce coût est très précisément de 1,182 milliard d’euros, 2023 étant l’année où les dépenses consenties ont été les plus lourdes : 367,8 millions d’euros.
Viennent ensuite les contributions relatives au soutien direct à l’Ukraine au travers de l’aide civile et militaire. Au plan civil, suivant les montants communiqués par les Affaires étrangères, la Belgique a alloué un total de 438,24 millions d’euros à Kiev, répartis entre l’aide humanitaire (128,24 millions), la protection des droits de l’homme (9 millions) et la reconstruction (301 millions), dans un cadre bilatéral et en collaboration avec des partenaires internationaux, des agences onusiennes et des programmes dédiés.

Infographie PMB ©D.R.
Sur le plan militaire, il est nettement plus compliqué d’y voir clair. Parce que, telle que comptabilisée par les Affaires étrangères, cette assistance spécifique est reprise dans le budget global de l’aide belge à l’Ukraine, sans ventilation détaillée pour les années 2022, 2023 et 2024. Seuls les chiffres pour 2025 et 2026 sont explicitement détaillés. En l’occurrence, 1,1 milliard d’euros effectivement dépensés l’an dernier, et autant qui doivent l’être cette année, à la suite de l’approbation récente par le gouvernement d’un nouveau paquet de mesures. Ce paquet 2026 met l’accent sur les F-16, la défense aérienne et les drones. Il s’inscrit dans la volonté de l’exécutif de maintenir un soutien militaire annuel à l’effort de guerre ukrainien d’au moins un milliard d’euros au cours de la législature.
À l’arrivée, pour la période 2022-2026, la diplomatie belge fait état d’un montant de 4,488 milliards d’euros affecté au bénéfice de l’Ukraine, comprenant l’accueil des réfugiés et l’assistance civile et militaire. Une certaine opacité demeure malgré tout, dans la mesure où les éléments communiqués ne permettent pas de faire la part des choses entre l’aide déjà consentie et l’aide promise, ni davantage la distinction – parmi les équipements militaires fournis – entre le matériel neuf et celui prélevé sur les stocks existants, ni d’en connaître la valeur réelle (à neuf ou résiduelle). Paris Match a interrogé le département des Affaires étrangères afin d’obtenir des éclaircissements. Sa réponse, lacunaire, est la suivante : « L’aide globale promise de 4,488 milliards d’euros comprend des engagements fermes de la Belgique envers l’Ukraine. Certains de ces montants ont déjà été déboursés, d’autres doivent encore l’être. » Pour le reste, nous avons été renvoyés vers la Défense, qui examinait encore nos demandes à l’heure de boucler cette édition.
En tout état de cause, ce budget de près de 4,5 milliards correspond approximativement à l’estimation faite par l’Institut Kiel, qui chiffre à 3,2 milliards d’euros la totalité de l’aide apportée par la Belgique à l’Ukraine depuis son entrée en guerre, mais sans tenir compte du coût de l’accueil des réfugiés. Comme ce dernier s’élève à 1,1 milliard d’euros, l’addition complète atteint grosso modo le montant annoncé. Ce qui situe notre pays, selon l’institut de recherche allemand, au quatorzième rang des pays donateurs (sur quarante et un).
Quatre milliards et demi d’euros, c’est une somme qui pèse de tout son poids dans le budget de la maison Belgique. Toutefois, à bien l’explorer, l’opération remplit chaque année le bas de laine du gouvernement Arizona de précieuses pépites inattendues. Ceci grâce à l’impôt des sociétés sur les profits générés par les fonds russes gelés dans les établissements financiers du royaume. Comment cela fonctionne-t-il et, surtout, combien cela rapporte-t-il à l’État ?
Les chiffres qui permettent de prendre la mesure de cette manne inespérée sont encore plus difficiles à obtenir que ceux inventoriés auparavant. Mais, grâce à des sources bien informées, que nous gardons confidentielles, il nous est désormais possible de vous révéler ce que contient le tiroir-caisse gouvernemental.
Le bas de laine du gouvernement Arizona se remplit chaque année de précieuses pépites inattendues
En Europe, un peu plus de 300 milliards d’euros d’avoirs russes sont visés par les sanctions économiques internationales décidées après l’invasion de l’Ukraine. À elle seule, la Belgique en détient quelque 250 milliards. Une soixantaine de milliards, appartenant à des oligarques et des entreprises privées russes, se trouvent sur les comptes courants et d’épargne gérés par les banques commerciales (ING, BNP Paribas, KBC, Belfius, etc.). Ces fonds, bloqués, ne génèrent que peu de bénéfices taxables. En revanche, le gros des actifs (190 milliards), principalement des titres et des liquidités détenus par la Banque centrale de Russie, s’entasse du côté de la place Rogier à Bruxelles, chez Euroclear SA, société internationale de dépôt et principal organisme financier mondial spécialisé dans l’échange de titres (actions et obligations).
L’interview de Sergueï Lavrov par Léa Salamé s’attire des critiques jusqu’en Ukraine : « Inutile, mal préparée et dangereuse »17 milliards d’euros via Euroclear
Le gigantesque pactole russe accumulé chez Euroclear est lui aussi gelé jusqu’à nouvel ordre, conformément à la décision prise par les États membres de l’Union européenne. Ce qui ne l’empêche pas de produire des intérêts colossaux, dès lors que les liquidités issues des titres russes sont réinvesties par Euroclear sur le marché monétaire. Or, singulièrement ces deux dernières années, les taux d’intérêt sur ce marché se sont envolés. Résultat : des millions d’euros de profits quotidiens.

Selon nos sources, les intérêts produits par les actifs russes gelés chez Euroclear (ici ses bâtiments
à Bruxelles) ont rapporté, entre 2022 et 2025, un total de 17 milliards d’euros. Soumis à l’impôt,
ils ont généré 4,15 milliards d’euros de recettes fiscales captées par le trésor public belge. ©DLE
Ces bénéfices gonflent le bilan d’Euroclear, sur lesquels l’État belge applique le taux standard d’impôt des sociétés (25 %). Le solde des bénéfices nets est ensuite largement reversé au gouvernement ukrainien via le Fonds européen pour l’Ukraine. Les sommes dont il est ici question sont astronomiques. Selon nos sources, les intérêts produits par les actifs russes gelés chez Euroclear ont rapporté, entre 2022 et 2025, un total de 17 milliards d’euros ! Soumis à l’impôt, ils ont généré 4,15 milliards d’euros de recettes fiscales captées par le trésor public belge. Et, pour celui-ci, les perspectives sont à la hausse puisque, rien que pour 2026, il empochera pas moins de 1,163 milliard d’euros de nouvelles rentrées.
Le solde des bénéfices nets est ensuite largement reversé au gouvernement ukrainien via le Fonds européen pour l’Ukraine
Aider l’Ukraine, une opération gagnante pour la Belgique
Résumons : d’un côté, l’aide à l’Ukraine, tous postes confondus, aura coûté, à la fin de 2026, 4,4 milliards d’euros aux finances publiques. De l’autre, la taxation des profits d’Euroclear ramènera, dans le même temps, 5,3 milliards d’euros dans l’escarcelle de la Belgique. Dès lors, on ne peut guère parler de jeu à sommes nulles. Loin d’être fiscalement neutre, l’opération se révèle carrément gagnante puisque, in fine, les recettes fiscales tirées des avoirs russes gelés excèdent largement les dépenses réelles.
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Le milliard d’impôts nouveaux attendus pour cette année sera intégralement mis à profit pour financer l’augmentation des dépenses militaires de la Belgique (ici, l’un de nos F-35). ©XPI
Qui plus est, en raison du flou entretenu par le gouvernement autour des engagements tenus et des simples promesses – livraisons effectives ou aide en attente ? matériel militaire neuf ou stocks déclassés ? –, une forte hypothèse émerge : le bonus des sanctions contre Moscou pourrait être bien supérieur à ce que les chiffres actuels font apparaître. Au point de dégager des marges affectées à autre chose qu’au soutien des Ukrainiens ? En tout état de cause, le milliard d’impôts nouveaux attendus pour cette année sera intégralement mis à profit pour financer l’augmentation des dépenses militaires de la Belgique. L’information figure en toutes lettres dans le rapport de la Cour des comptes consacré au budget fédéral 2026. On y lit : « Les recettes issues du précompte mobilier anticipé sur les bénéfices des avoirs russes gelés, estimées à 1,163 milliard d’euros en 2026, seront entièrement utilisées pour couvrir les dépenses militaires supplémentaires. »
Une conclusion factuelle s’impose : la Belgique est le seul pays européen à bénéficier d’un mécanisme d’aide à l’Ukraine autofinancé et bénéficiaire.