La neige que Gaspard Ulliel aimait tant et qui a causé sa perte, en janvier 2022 à la suite d’un accident de ski, déroule son épais manteau devant Jérémie Renier. Comme un linceul ou une page blanche. L’acteur belge veut y imprimer ses pas afin de renouer avec l’énergie vitale qui permet de progresser et de traverser la souffrance. Ainsi commence son documentaire, D’un monde à l’autre, tourné en Alaska, dans les pas d’un aventurier français qui le « fascine », voyage à la fois initiatique et thérapeutique.

Dans « Ailleurs, si j’y suis », Jérémie Renier incarne cet homme qui, sur un coup de tête, décide de tout plaquer pour vivre dans la forêt. ©Cinéart
Révélé à 15 ans dans La Promesse des frères Dardenne, l’acteur a eu l’habitude d’éprouver volontairement son corps à travers certains films : L’Ennemi, Le Silence de Lorna,…
Cette fois encore, les conditions extrêmes de ce voyage en Arctique le confrontent à la notion de survie. Foudroyé par la mort de Gaspard Ulliel, son « frère » et précieux partenaire de jeu (Saint-Laurent), il a longtemps cherché comment « sortir de la douleur. Cette disparition est venue me heurter violemment, cela m’a encastré, m’a paralysé. » Alors qu’il est dans cet abîme de douleur où il se sent « si seul et si démuni », une parole hors cadre est venue le cueillir. Les exploits de Loury Lag le sortent de sa léthargie, ses mots résonnent en lui. L’explorateur de l’extrême, découvert à travers une interview, a traversé de nombreuses difficultés. Jérémie décide de lire son livre et y découvre une lettre, adressée au père de Loury, qui dévoile « la vulnérabilité et la fragilité troublantes » de son auteur. Malgré leurs parcours très différents, les points communs lui sautent aux yeux. « C’était une sensation un peu magique, je ne sais pas pourquoi. »
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Cela ouvrait la boîte à fantasmes de l’explorateur
Sincère, l’acteur ne se cache pas derrière les mots et ne travestit pas ses sentiments. Cette expédition lui a offert une « occasion d’introspection puissante » qu’il a saisie comme s’il s’était agi d’une bouée de sauvetage, « un cadeau » sans réellement « prendre la mesure des difficultés. J’étais inconscient du danger qui m’attendait. Je n’aurais jamais imaginé traverser tout cela, que ce soit du point de vue physique, émotionnel, psychique ou psychologique », reconnaît-il. « C’était éreintant mais c’était plus fort que moi, cela ouvrait la boîte à fantasmes de l’explorateur. J’étais convaincu que c’était la bonne décision à ce moment-là. »
Cette traversée de l’Arctique va l’éprouver physiquement et moralement, tout en l’aidant à dompter son deuil. Au fil des jours, il laisse transparaître ce cheminement, au départ très intime, avant de finir par l’exprimer à voix haute. Son récit s’est construit petit à petit à travers une voix off qui tend la main et accompagne. Un choix décisif qu’il a mis « un peu de temps à endosser ».
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Accompagner son film est à la fois douloureux et « magique, c’est une vraie chance. Avoir la possibilité de créer un objet lumineux et le partager avec d’autres personnes, qui ont aussi souffert, est un vrai cadeau. »
Ce documentaire est sa deuxième réalisation après le film Carnivores. Sa conscience écologiste y transparaît. Il croit à la nécessité de parfois ralentir, « à la sobriété heureuse, comme disait Pierre Rabhi. Et à l’importance de donner un temps pour une chose, pas dix en même temps. Ne pas toujours vouloir remplir le vide. Le silence et le ralentissement, c’est le plus difficile. »
Une réflexion qu’il poursuit à travers une autre grande première : un livre. « L’écriture est arrivée dans ma vie assez étonnamment. Ça a été une révélation. Je me suis toujours vu comme un cancre. J’étais totalement ascolarisé : dyslexique, hyperdysorthographique. L’écriture n’était vraiment pas une facilité, elle est arrivée dans ma vie de plein fouet et elle prend beaucoup de place. J’aime les scénarios, le fait de raconter des histoires. Je vais écrire un livre pour les éditions Arthaud. Je ne sais pas à quel point j’ai le talent de pouvoir le faire. Mais c’est agréable d’essayer. »
Une autre rencontre a facilité ce passage vers l’écriture. « J’étais boulimique de bouquins. Et puis, j’ai fait une rencontre improbable, un peu dingue : une romancière bergère, Florence Robert. Elle a écrit un très beau bouquin : Bergère des collines. Je l’ai découverte par le plus grand des hasards, mais j’ai provoqué notre rencontre. C’est quelqu’un qui m’a permis de croire en ma prose. » Un tête-à-tête que Jérémie Renier relatera dans ce nouveau chapitre de sa vie.
Nb : L’acteur a cofondé Cut ! (Cinéma Uni pour la Transition), un collectif qui vise à réduire l’empreinte carbone des tournages et à repenser les récits portés à l’écran.