L’enquête nationale « Contexte des sexualités en France », menée entre fin 2022 et fin 2023 (CSF 2023), et publiée en 2024, s’inscrivait dans la continuité des deux précédentes, conduites en 1992 et 2006. Mais il manquait un chapitre. Pour la première fois, l’étude CSF, réalisée par une équipe de recherche pluridisciplinaire de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et de l’Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales-Maladies infectieuses émergentes (ANRS MIE), a inclus des départements et régions d’outre-mer (Drom) : la Guyane, la Guadeloupe, la Martinique et La Réunion.

Mise à jour des connaissances

Publié en avril dernier, ce nouveau volet de l’enquête apporte une mise à jour des connaissances sur les pratiques et la santé sexuelles dans ces départements ultramarins, jusqu’ici peu étudiés. Au total, 10 259 personnes âgées de 15 à 89 ans, résidant dans ces territoires, ont participé à la recherche, en répondant lors d’entretiens téléphoniques aux enquêteurs formés aux sciences sociales. Disparités des pratiques, des opinions, des contraceptions selon les genres, les générations, les lieux de vie : quelles tendances se dégagent autour de la sexualité ?

Une « première fois » plus tardive

L’âge médian de la « première fois » – c’est-à-dire auquel la moitié de la population a déjà eu un premier rapport sexuel pénétratif – est globalement plus tardif qu’avant, par rapport à la période 2004-2008. Il se situe aux alentours de 18 ans pour les femmes (19 ans à La Réunion) et 17,5 ans pour les hommes. Un âge similaire à celui de l’Hexagone. « Cela ne veut pas dire que les jeunes ne commencent pas leur sexualité avant, précise Emmanuelle Rachou, médecin en santé publique de l’observatoire régional de santé de La Réunion, qui a codirigé l’enquête. On observe davantage de rencontres et d’échanges via le numérique. Il est possible que cela diminue les échanges directs ». Une tendance déjà perçue dans les pays nordiques (Danemark, Norvège, Suède) ou aux États-Unis avant la pandémie de Covid-19.

Dans les Drom étudiés, les hommes déclarent en moyenne plus de partenaires sexuels que les femmes. Sauf en Martinique, où les jeunes femmes en ont davantage (11 contre 9). Si l’écart tend à se réduire chez les 18-29 ans, il reste marqué en Guyane. Cette convergence des chiffres pourrait « s’expliquer par le fait que les femmes sont plus promptes à déclarer leurs partenaires, estime Astrid Van Melle, démographe à l’Inserm au sein de l’université de Guyane, qui a également codirigé l’étude. Les personnes ont aussi tendance à rencontrer davantage de partenaires différents avant de s’engager dans la conjugalité. »

La Guyane, un territoire à part

À presque tous les indicateurs, la Guyane se distingue. L’entrée dans la sexualité y est plus précoce (15,7 ans chez les hommes, contre 17,5 ailleurs).

L’écart hommes-femmes concernant le nombre de partenaires y reste très marqué (14 contre 4 chez les 18-29 ans). L’acceptation de l’homosexualité y est la plus faible de tous les Drom, y compris chez les jeunes. La pilule n’y est utilisée que par 9 % des femmes.

Et la transmission des IST y reste la plus élevée. La population cumule des vulnérabilités : 30 % de personnes nées à l’étranger, grande jeunesse, pauvreté. De plus, l’enquête, conduite uniquement en français dans un territoire qui compte plus de 30 langues, comporte une limite méthodologique reconnue par les chercheuses.

Des préjugés persistants

En matière de préférence sexuelle, sur l’ensemble des zones étudiées, entre 13 et 14 % des femmes et 3 à 7 % des hommes ne se déclarent pas exclusivement hétérosexuels – qu’il s’agisse d’attirance, de pratique ou d’auto-identification. Les 18-34 ans sont globalement plus favorables à l’homosexualité que leurs aînés. Néanmoins, l’acceptation reste bien inférieure à celle de l’Hexagone : 32 % de réponses positives chez les femmes ultramarines, contre 70 % en métropole, et 25 % chez les hommes, contre 56 %. La Réunion est la région où l’homosexualité est la plus acceptée.

Concernant l’orientation sexuelle stricte, « la différence homme-femme est flagrante, commente Emmanuelle Rachou. Est-ce les femmes qui s’autorisent plus à le dire ou est-ce les hommes qui osent moins ? » Des analyses complémentaires viendront affiner ces résultats en croisant les facteurs socio-économiques, culturels et religieux. Chez les plus jeunes, on observe « une prise de distance avec l’hétéronormativité, constatée aussi dans l’Hexagone », note Astrid Van Melle. En parallèle, les violences sexuelles sont plus fréquemment déclarées chez les jeunes femmes – une hypothèse non négligeable pour expliquer un rejet de l’hétérosexualité stricte. Au total, près de 1 femme sur 3 affirme avoir subi un viol ou une tentative de viol au cours de sa vie.

Sur la transidentité, les opinions sont encore moins tolérantes : 52 % des femmes à La Réunion accepteraient un enfant transgenre… et seulement 16 % des hommes en Guadeloupe.

Une contraception à degré variable

S’agissant de la santé sexuelle, les trois quarts des jeunes de 18-29 ans des départements et régions d’outre-mer (Drom) indiquent avoir utilisé un préservatif lors de leur tout premier rapport. Cependant, lors du premier rapport avec un nouveau partenaire, tous âges et genres confondus, seule 1 personne sur 2 en utilise. « Le facteur commun, c’est une forte proportion de femmes sans contraception, alors même qu’elles sont concernées : elles ne sont ni enceintes ni stériles, ne veulent pas d’enfants et ont des rapports hétérosexuels », fait remarquer Emmanuelle Rachou. Près d’un quart à un tiers des femmes ultramarines déclarent ne recourir à aucune méthode contraceptive, contre 9 % à l’échelle nationale. Les explications « sont forcément multifactorielles : facteurs socio-économiques, difficultés d’accès aux dispositifs ou aspects religieux. Un recul marqué de la pilule a également été constaté, probablement en lien avec les scandales liés aux pilules de 3ᵉ et 4ᵉ générations [à la période fin 2012-début 2013, NDLR], et une volonté de revenir à des méthodes “moins hormonales” », analyse l’épidémiologiste.

Bien que des tendances globales ressortent, les choix contraceptifs varient selon les territoires : la pilule n’est utilisée que par 9 % des femmes en Guyane, contre 14 % dans les Antilles et 18 % à La Réunion. Les méthodes barrières ou naturelles (retrait, suivi des dates de l’ovulation, méthodes Ogino ou diaphragme) sont adoptées par environ 1 femme sur 10 à La Réunion et 1 sur 7 en Guyane et en Martinique. La contraception par stérilet ou dispositif intra-utérin est choisie par 1 femme sur 5 à La Réunion contre 1 sur 9 en Guyane. L’implant apparaît surtout en Guyane, chez 1 femme sur 10. Enfin, la stérilisation reste très marginale sur l’ensemble des Drom.

Désistements vaccinaux

Quant à la prévention vaccinale : 50 % des personnes sont immunisées contre l’hépatite B dans les Drom. C’est moins chez les 18-29 ans, qui, souvent, ignorent leur statut vaccinal. Pour le papillomavirus humain, seulement un quart des femmes et 16 % des hommes de 18-29 ans ont été vaccinés. Bien loin de l’objectif national fixé à 80 %.

En Guyane, malgré des avancées dans la lutte contre le virus de l’immunodéficience humaine (VIH), la propagation des infections sexuellement transmissibles se maintient à un niveau élevé, comme en témoigne la hausse, depuis 2021, des sérologies positives chez les femmes enceintes et des cas de syphilis congénitale, d’abord dans l’Ouest puis sur tout le territoire. Aux Antilles, cette transmission, bien que moins marquée qu’en Guyane, dépasse celle de l’Hexagone. Tandis qu’à La Réunion les niveaux se situent entre ceux des Antilles et de l’Hexagone. Globalement, « les écarts observés par rapport aux recommandations suggèrent une couverture vaccinale insuffisante dans tous les départements », note la synthèse de l’étude.

Bientôt la nouvelle feuille de route de santé sexuelle

Parmi les Drom, seule Mayotte ne figure pas dans l’étude, en raison de « contraintes de faisabilité », précise le rapport. Malgré cela, une enquête indépendante sur la santé sexuelle est prévue prochainement dans l’ensemble insulaire.

Toutefois, les résultats de l’étude CSF serviront à élaborer la prochaine feuille de route de santé sexuelle 2025-2030, adaptée à chaque Drom. Conçue par le ministère de la Santé, prévue pour juin 2026, sa publication sera probablement à nouveau repoussée, selon une source gouvernementale relayée par certains médias grand public.

En attendant ces nouvelles recommandations sanitaires, des actions sont possibles. Comme le souligne Emmanuelle Rachou, les pharmaciens « sont des acteurs de proximité, qui ont un rôle d’information, d’orientation et de lutte contre la désinformation. Même s’il n’est pas toujours facile de parler de sexualité avec un jeune dans une officine ». Astrid Van Melle ajoute que « leur place est clé, notamment pour l’accès aux moyens contraceptifs, à la prophylaxie préexposition (PreP), à la contraception d’urgence… Ils font partie d’un maillage territorial : ouverts, sans rendez-vous et accessibles. » Dans les territoires ultramarins, souvent délaissés par les politiques de santé, cette enquête rappelle qu’il était grand temps de s’intéresser de près à ces réalités. Car même si elle met en lumière des avancées, elle rappelle surtout qu’en matière de santé sexuelle il reste encore beaucoup à faire.

À retenirL’enquête inclut pour la première fois quatre départements et régions d’outre-mer (Guyane, Guadeloupe, Martinique, La Réunion), offrant un premier panorama des sexualités ultramarines.Un quart à un tiers des femmes ultramarines n’utilisent aucune contraception, contre 9 % dans l’Hexagone. En outre, de fortes disparités existent selon les territoires. Seule 1 personne sur 2 a recours au préservatif avec un nouveau partenaire.La couverture vaccinale contre le papillomavirus (environ 25 % des femmes de 18-29 ans) et l’hépatite B (environ 50 %) reste très insuffisante.Près de 1 femme sur 3 déclare avoir subi un viol ou une tentative de viol au cours de sa vie.