Subjugué comme les autres alors qu’il n’avait jamais été attiré par un homme, un jeune paumé trouve refuge auprès de cet être insaisissable. Narval, c’est son nom, est en proie à de terribles hallucinations, tourmenté par des créatures monstrueuses sous l’effet de la drogue, brouillant le réel au point qu’il va jusqu’à soupçonner Facundo d’être l’une d’elles. S’ajoute Carolina, adolescente de bonne famille, pour former un triangle infernal d’amour et d’autodestruction.
Notre entretien avec Mariana Enriquez: « Coïncidant avec mon enfance, La dictature a été un événement traumatisant »De Baudelaire à Lou Reed
Histoire de vampires sans vampires, La descente, c’est le pire est le tout premier roman de Mariana Enriquez, écrit alors qu’elle n’avait pas 20 ans et paru en 1995. Traduit en français trente plus tard, il est auréolé par certains en Argentine d’un statut « culte », peut-être parce qu’il était quasi introuvable jusqu’à sa réédition récente en Espagne, après le succès mondial de Notre part de nuit (Sous-sol, 2021), livre-monstre qui plonge un père et son fils face à des forces occultes sous la dictature militaire argentine.
On ne trouve pas encore dans cette Descente toute la force narrative de ce dernier ni la composition impeccable qu’elle déploiera dans l’art de la nouvelle (Les dangers de fumer au lit, Sous-sol, 2023). Mais il s’y affirme déjà cette esthétique si singulière, ce mélange des genres qui allie l’horreur à la beauté. Le fantastique ne surgit pas du dehors mais s’immisce dans les brèches du réel, faisant sien ce mot attribué à Paul Eluard : « Il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci. »
Peu de mots suffisent à l’écrivaine pour happer l’imaginaire dans ses ambiances gothico-urbaines, dans ses jeux d’ombre et de lumière qui peignent « le gris bleuté de la ville avec son fleuve croupi » sur fond de bande-son rock et punk où se croisent David Bowie, Iggy Pop et Lou Reed. « Les bateaux. Pour [Narval], les bateaux n’appareillaient jamais, ils demeuraient immobiles, morts, abandonnés. Des fantômes gigantesques, entourés par la brume du matin qui donnait la sensation de voir les choses comme à travers une vitre embuée. »
Certes il y a des maladresses, des flottements dans l’intrigue qui se contente parfois inutilement d’un étalage de la défonce, qu’on laissera à l’esprit underground des années 1990. Pourtant le roman frappe par son romantisme baudelairien, le portrait noir et sauvage, par les marges, d’une jeunesse argentine en plein désarroi.

« La descente, c’est le pire », roman de Roman Mariana Enriquez. ©Editions du sous-sol
⇒ La descente, c’est le pire | Roman | Mariana Enriquez, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, Éditions du sous-sol, 320 pp., 23 €