C’est un album qui a marqué toute une génération de fans, et qui continue d’en inspirer d’autres. Il y a vingt ans, le 6 février 2006, la rappeuse Diam’s sortait Dans ma bulle et sa ribambelle de tubes, La Boulette, Jeune demoiselle ou Ma France à moi, qui cartonnent encore aujourd’hui sur les plateformes de streaming. Alors, quelle est la recette de cette longévité unique dans le rap français ?
« Si dans quinze ans je ne vends plus et que quelqu’un se demande : qu’est-ce qu’elle devient, la fille, là, qui rappait ? Eh bien c’est sûr qu’à ce moment-là je serai en train d’écrire. Je ne sais pas où, je ne sais pas quoi, mais je serai en train d’écrire. » Vingt ans après cette déclaration lâchée à un journaliste du Figaro, quelques semaines après la sortie d’un troisième album devenu culte, Diam’s ne rappe plus depuis longtemps. Peut-être noircit-elle encore du papier, quelque part aux Émirats arabes unis, où elle s’est installée en famille.
Seule certitude, l’album Dans ma bulle, arrivé dans les bacs le 6 février 2006, continue de cartonner. Et Mélanie Georgiades, de son vrai nom, n’est pas tombée dans l’oubli. Séduisant même les nouvelles générations, d’après les statistiques communiquées par la plateforme de streaming Deezer à 20 Minutes : 25 % de ses auditeurs ont entre 18 et 25 ans (28 % ont entre 26 et 35 ans et 26 % entre 36 et 45 ans).
« Les gens se reconnaissent en elle »
Quatorze pistes, une heure et seize minutes d’instrus entêtantes, de punchlines percutantes, de textes soignés, riches, engagés et encore d’actualité, qui justifient une longévité bien rare dans le rap français. Portée par des tubes indémodables, de La Boulette à Jeune Demoiselle, en passant par les très politiques Ma France à moi et Marine. La recette du succès ? Du talent, beaucoup de travail, une passion sans limite pour le rap. Mais pas seulement.

La rappeuse devient une star et un modèle pour toute une génération, qui scande son prénom à chacun de ses concerts, comme ici, le 5 mars 2007, à Toulon. (Photo : Bruno Calendini / AFP)
« Les gens peuvent se reconnaître en elle, dans ses discours, dans ces thèmes, c’est un facteur important pour moi », estime Masta, qui a travaillé sur Dans ma bulle comme réalisateur et compositeur. Il se souvient des premiers concerts de la tournée, quand le public attendait Diam’s mais scandait « Mélanie » à l’arrivée de l’artiste sur scène. Tout sauf un hasard. « Les filles écoutaient l’album comme si c’était celui de leur grande sœur ou de leur pote. »
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Sans répudier les codes du rap, Diam’s a su toucher un public plus large. Une tendance esquissée par son single DJ, présent sur l’album Brut de femme en 2003, puis confirmée par Dans ma bulle, meilleure vente de disque en 2006. Déceptions amoureuses, dépression, tentative de suicide… « Elle parlait d’expériences intimes, de thématiques qui n’étaient pas habituelles dans le rap français à l’époque, un rap à la dure, centré sur la vie de la rue ou du quartier, décortique Bettina Ghio, docteure en littérature et spécialiste du rap français. Aujourd’hui, beaucoup de rappeurs parlent de ces choses-là. Diam’s a décomplexé le rap sur ces sujets. »
Une France qui l’ouvre
En studio, personne ne s’attendait à un tel triomphe. « On était enfermé au studio, de midi à minuit, 1 h du matin, se remémore Masta. On savait qu’on avait des titres fédérateurs, qui parleraient à toute une jeunesse, mais on n’aurait jamais pensé que ça marcherait à ce point. » Si la rappeuse s’est défendue, dans Le Parisien, d’être la porte-drapeau « de quoi que ce soit » – « Le rap rassemble une certaine jeunesse, mais moi toute seule non » – toute une génération voit en elle un modèle inspirant, qui ose l’ouvrir et dénoncer les injustices.
Dans ma bulle fait la part belle aux thématiques sociales. Diam’s célèbre la mixité sociale et la jeunesse dans Ma France à moi, rejetant en retour une « France profonde », celle qui « vote extrême » et « pue le racisme ». « Même si elle n’a pas grandi dans des quartiers populaires, elle a côtoyé des gens de là-bas ou issus de l’immigration, raconte Bettina Ghio. Elle a vu l’injustice des banlieues, elle a vécu dans cette France de la montée de l’extrême droite. » Ma France à moi devient même l’hymne de la jeunesse descendue dans la rue pour s’opposer au contrat première embauche (CPE).
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Indémodable
Le titre le plus politique de l’album, Marine, s’adresse à cœur ouvert à Marine Le Pen, alors députée européenne pour le Front national de son père, l’exhortant à « briser la chaîne ». « Marine ; Tu t’appelles Le Pen ; N’oublie jamais que tu es le problème ; D’une jeunesse qui saigne ; Viens, viens ; Allons éteindre la flamme ; Ne sois pas de ces fous qui défendent le Diable »… Au moment de choisir le morceau dont il est le plus fier, Masta arrête son choix sur celui-ci, après quelques secondes d’hésitation. « Il est porteur d’un vrai message, encore d’actualité aujourd’hui avec Jordan Bardella. »
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Indémodable, aussi, le tube La Boulette et son air de flute entraînant, véritable gimmick. Derrière cette trouvaille, se cache un autre compositeur, bien connu des fans d’Orelsan : Skread. Proche de Diam’s, il est de passage au studio quand Masta planche sur le titre. Pour une fois, la rappeuse est absente. « Skread est à côté et il se met à chantonner en entendant ma prod, raconte Masta. Et là on se dit qu’on tient un truc. » Avant de dévoiler la musique à Diam’s, les deux complices veulent blaguer un peu. « À l’époque, je faisais beaucoup d’instru mélancoliques. On voulait faire croire à Mélanie qu’on avait refait un truc du style, c’est pour ça qu’il y a les notes de piano au début de La Boulette. Quand Mélanie a écouté, elle a dit “c’est pas vrai les mecs, vous repartez sur un truc qui va faire pleurer la France !” Après ça part en gros hit, elle a adoré direct ! »

En 2010, c’est une Diam’s voilée qui monte sur la scène des Vieilles Charrues, à Carhaix. À l’époque, la conversion à l’islam de la rappeuse avait fait polémique. (Photo : Maxime Letertre / Archives Ouest-France)
« Elle avait le talent et elle était là au bon moment »
La qualité de la production n’est pas étrangère à la réussite de l’album. « Elle commençait à écrire, moi je composais à côté, on échangeait, c’était fusionnel entre nous, assure Masta. Mélanie était investie à 100 % dans son travail, s’il fallait refaire dix fois, vingt fois les prises de son, elle le faisait ! » Diam’s bénéficie aussi de moyens et d’une médiatisation dont aucune autre rappeuse n’avait bénéficié jusqu’alors. « L’industrie musicale avait besoin d’une artiste féminine dans le rap, qui était déjà devenu un produit de consommation important, et on a tout misé sur elle, indique Bettina Ghio. Elle avait le talent et elle était là au bon moment. »
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Tournant majeur dans le rap français, Dans ta bulle bouleverse la carrière de Diam’s. La petite banlieusarde souffre d’une célébrité qui la dépasse. Brusquement internée en clinique psychiatrique, elle tente à nouveau de se suicider. Après un dernier album en forme d’appel à l’aide, S.O.S., sorti en 2009, la rappeuse annonce la fin de sa carrière et se retire de la vie publique. Seul un documentaire autobiographique, Salam, présenté au festival de Cannes en 2022, brise des années de silence médiatique.
Convertie à l’Islam, elle explique avoir trouvé dans la religion une réponse à ses tourments, se consacrant désormais à sa famille et à son association, BigUp Project, qui vient notamment en aide à un orphelinat au Mali. « Elle est heureuse, bien dans sa vie, bien dans sa tête », assure Masta. Loin du rap, toujours à la recherche de sa successeuse. « Diam’s est un modèle d’inspiration, mais c’est compliqué d’arriver à sa hauteur, estime Bettina Ghio. Elle a pris une telle place… c’est presque un trône ! » Vingt ans après, elle y est encore solidement installée.