N’était-ce pas trop dur de vous mettre à nu de la sorte dans le film ?

« Si ! J’ai eu beaucoup de pudeur, car en plus dans la vie je suis quelqu’un de timide même si je suis acteur. Le processus a dû se faire par étapes. Au départ, l’idée de faire un film sur moi, sur ma gueule, ne me donnait pas du tout envie. Je voulais poser mon regard sur Loury, l’aigle, l’explorateur. C’est un producteur avec qui j’ai déjà travaillé qui m’a dit : ‘Non, moi ce qui m’intéresse c’est ce qui se passe en toi’. C’était un ami, donc il savait que je traversais un deuil compliqué, que c’était douloureux et que je n’arrivais pas à m’en sortir. J’ai commencé à écrire ce que je traversais, c’était assez cathartique. Il a fallu trouver le bon équilibre pour ne pas devenir justement l’inverse, impudique. Je me souviens qu’à la première version du film, une amie m’a dit : ‘Mais où es-tu Jérémie, je ne te ressens pas ?’. Alors que j’avais déjà l’impression d’être partout (rires). Elle m’a dit quelque chose de très beau, à savoir que c’est très rare d’avoir un projet dans lequel on peut se livrer profondément sur ce que l’on pense de la vie, de l’amitié, des relations humaines, de l’aventure, de la mort… Et je me suis dit qu’elle avait raison. »

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Pour faire votre deuil, vous avez eu besoin de passer à l’action ?

« Je ne sais pas si c’était un besoin. C’était plutôt une proposition qu’on m’a faite, venue de nulle part. J’ai sauté sur l’occasion. Cet explorateur qui me propose de partir avec lui sur une partie de sa traversée en plein milieu de l’Arctique, j’ai vu ça comme une opportunité de me confronter à quelque chose de dangereux; qui allait soit m’aider à traverser ma douleur, me redonner un élan de vie, soit m’arrêter totalement. J’étais prêt à me confronter à cette idée, à ce moment-là de ma vie. »

Et quel est le verdict ?

« Je me sens hyper bien ! Je pète la forme ! Ce que j’ai traversé est quelque chose de fou, j’ai fait ce que très peu d’êtres humains peuvent faire dans une vie. Avoir la possibilité d’en faire un film, c’est encore plus fou. Loury m’a emmené dans des endroits complètement dingues. Le film parle d’ailleurs aussi d’amitié. Ce que nous avons traversé lui et moi. Nous sommes complètement transparents dans le film. Les conflits, le bordel ambiant…. Nous avons appris à trouver une nouvelle façon de nous faire confiance et d’être amis aujourd’hui. Donc oui, je suis heureux parce que j’ai un film qui vient d’un endroit tellement douloureux. Le fait de pouvoir le partager avec d’autres personnes qui me racontent à leur tour leurs histoires, c’est ce dont j’avais envie. Une manière peut-être d’en finir avec cette épreuve. »

D'un monde à l'autre, documentaire de et avec Jérémie Renier et Loury Lag - Bande annonce - YouTube thumbnailWatch

Ce film nous apprend aussi que nous avons tous le droit à une seconde chance. Êtes-vous d’accord ?

« Ça dépend avec qui, mais moi je suis peut-être trop humaniste et utopiste. J’aime l’idée qu’il y a un pardon, j’aime l’idée qu’on puisse faire des erreurs, moi le premier. Je trouve presque beau le fait de pardonner, de passer au-dessus d’une épreuve, d’une douleur qu’on t’a imposée. C’est ce qui nous manque aujourd’hui à plein de niveaux, et c’est nécessaire. On ne peut pas être ensemble, créer des communautés si on n’est pas prêt à passer au-dessus d’un conflit. C’est là que la relation commence à devenir un peu plus stimulante. »

Comment s’est déroulée la préparation avant le tournage ?

« Il y a eu une préparation physique en amont qui était assez soutenue. J’ai dû réaliser des tests à l’effort, des examens cardiaques et autres, pour voir si je n’allais pas crever (rires). Évaluer mes capacités psychologiques également. Il fallait que je sois prêt à ce que j’allais vivre là-bas, à la possibilité de ne peut-être pas revenir et mourir. Au-delà de ça, trouver des techniciens qui peuvent tourner à moins 50 dans un biotope ultra dangereux, cela s’est avéré très très compliqué. »

« J’ai perdu trois ongles, j’ai mis un an à me remettre… J’ai failli mourir douze fois. »

Il y a eu un avant après pour vous ?

« Bien sûr ! Déjà, j’ai perdu trois ongles, j’ai mis un an à me remettre… J’ai failli mourir douze fois. Tu es confronté à la mort et au danger, tu te sens vivant. C’est peut-être ce que j’allais chercher là-bas. »

Avez-vous eu des regrets sur l’instant ?

« Oui, je pensais être plus costaud que ce que j’avais imaginé. J’aurais imaginé braver l’adversité et les difficultés plus facilement. Cela a été une vraie épreuve, c’était très douloureux. Je me sentais moins fragile que ça. »

Vous dites carrément que vous avez envisagé ne pas revenir. Vous vous étiez vraiment préparé à cette possibilité ?

« C’était très envisageable. Nous nous sommes rendus dans un endroit où chaque erreur est fatale. Il fait moins 60, tu es sur l’océan qui est gelé, à tout moment il peut se fissurer. Si tu tombes dans l’eau, tu meurs. Il y a aussi le risque de se faire attaquer par un ours ou par un loup. Il suffit également de faire tomber son gant, pour que la main gèle en quelques minutes et que la gangrène apparaisse ensuite. J’avais confiance malgré tout en ma destinée, je voulais avancer. J’étais prêt à me confronter à ça, à me dire que si ça doit s’arrêter là, c’est que c’était écrit ».