RENCONTRE – Le grand écrivain italien, double lauréat du prestigieux prix Strega, est de passage à Paris pour évoquer son nouveau roman, Septembre noir. L’auteur de Chaos calme explique comment l’architecture, la musique et la littérature nourrissent son œuvre.
« Le téléphone, les amis… aujourd’hui, on a toujours quelque chose à faire. Il n’y a plus de moments interminables ouverts sur le rien. C’est comme ça que j’ai commencé à lire. C’est structurel, l’ennui. » Ainsi parle Sandro Veronesi, dans un français impeccable. L’écrivain et scénariste italien, deux fois lauréat du prestigieux prix Strega (Chaos calme en 2006 et Le Colibri en 2020), est à Paris pour la publication française de son nouveau roman.
Luigi Bellandi, la soixantaine, professeur et traducteur, se remémore l’été 1972 et les événements qui ont changé sa vie. Âgé de 12 ans, en vacances sur la côte toscane, ses journées s’étirent gentiment entre sorties en bateau, jeux de ballon, crèmes glacées, retransmissions de compétitions sportives à la radio et, surtout, découverte de la musique, de la littérature et du sentiment amoureux avec la belle Astel Raimondi. Une dolce vita indolente et douillette jusqu’à ce que les mensonges des adultes et la barbarie du monde réduisent tout en miettes.
Commandant, de Veronesi et Angelis: l’honneur d’un sous-marinier
Drame familial, récit initiatique, roman historique : dans Septembre noir, Sandro Veronesi explore avec minutie le quotidien pour raconter le basculement entre l’enfance et l’âge adulte. Son roman, saisissant, allie à la fois justesse psychologique des personnages et construction narrative magistrale. « J’ai une formation d’architecte, et mon premier acte, quand je commence à écrire, consiste à dessiner. Pas un dessin artistique, mais le schéma d’une composition pour trouver l’harmonie du livre. C’est si naturel que je ne comprends pas comment mes collègues écrivains bâtissent un roman sans avoir une formation d’architecte. La composition est l’assise de la littérature, de la peinture et de la musique. » Jazz, rock, pop… la musique accompagne justement la vie de ses héros. « Les années 1970 ont été une révolution. En devenant une industrie, la musique est arrivée partout. À 15 ans, j’ai entendu les premières notes du chef-d’œuvre Physical Graffiti de Led Zeppelin à Courmayeur, une station de ski de 2 000 habitants ! s’enthousiasme-t-il. Une révolution personnelle aussi car ce n’était pas la musique qu’écoutaient mes parents. Je commençais donc à avoir mes propres goûts, à construire ma propre vie. Sans compter que j’ai appris beaucoup de choses avec la musique. Arthur Rimbaud ? C’est grâce à Patti Smith ! »
Accepter le malheur
La musique, mais aussi la littérature qu’au fil du roman l’auteur évoque avec passion, humilité et reconnaissance. « Au lycée, j’ai lu Gogol, Tolstoï , Dostoïevski … Dans Les Frères Karamazov , il était question de “cocomero” dans du vinaigre. Des pastèques dans du vinaigre ? J’ai longtemps fantasmé sur ces étranges “cocomeros” jusqu’à ce que je comprenne que c’était un problème de traduction et qu’il s’agissait de cornichons ! En Italie, on traduisait les traductions françaises ! » sourit-il, avant de reprendre : « Ensuite, il y a eu les Latino-Américains : Mario Vargas Llosa, García Márquez, Julio Cortázar… Ils m’ont appris que la littérature, c’est la liberté. Il n’y a pas de règles, ou plutôt si, mais on peut les enfreindre – il FAUT les enfreindre. Enfin, je dois beaucoup aux Anglo-Saxons : Thomas Hardy, Hemingway , Ian McEwan et puis Auden. »
Selon saint Marc : «Jésus est un héros de film d’action»
Le poète américain dont un vers berce le roman : « On ne se rappelle pas toujours très bien pourquoi l’on a été heureux, mais on n’oublie jamais qu’on l’a été. » « C’est tellement beau ! » soupire-t-il. « C’est vrai aussi avec le malheur : si l’on parvient à oublier pourquoi on a été malheureux, c’est qu’on a surpassé le malheur, on l’a accepté. » L’acceptation : la petite musique de tous les romans de Sandro Veronesi.
Septembre noir, Sandro Veronesi, Grasset, 320 p., 22,90 €. Traduit de l’italien par Dominique Vittoz.
Grasset