Du suivi des cycles de sommeil aux scanners du corps entier, de plus en plus de personnes en bonne santé analysent à titre privé leurs données pour rester en forme. Mais quels bénéfices cette pratique apporte-t-elle?

En novembre dernier, l’influenceuse Kim Kardashian a choqué ses fans en révélant qu’on lui avait diagnostiqué un anévrisme cérébral lors d’une IRM corporelle complète. Le nombre de cliniques proposant ce type d’examens à des personnes a priori en bonne santé est en pleine expansion. L’offre s’est étendue de l’Amérique du Nord au reste du monde. En Suisse, au moins cinq start-up offrant de tels scanners ont vu le jour au cours des trois dernières années.

Les scanners du corps entier sont un modèle économique conçu de toutes pièces pour gagner de l’argent

Francis Meier, médecin chef à l’Hôpital de La Tour

Ces cliniques viennent compléter toute une palette de dispositifs préventifs récents, à la croisée du bien-être et de la longévité, tels que les objets connectés portables censés être capables de mesurer aussi bien le stress que le vieillissement. Devenus omniprésents et plus abordables, ces outils font désormais partie du quotidien. Or, leurs véritables bénéfices pour la santé demeurent incertains et les données disponibles limitées.

« Il faut tenir compte de ce qui est bon pour les patients, et non de ce qui est bon pour les affaires, et les deux ne vont pas toujours de pair », explique le Dr Francis Meier, cofondateur du Centre suisse de médecine préventive à l’Hôpital de La Tour à Genève. « Les scanners du corps entier sont un modèle économique conçu de toutes pièces pour gagner de l’argent. »

Image d'un scanner à l'Hôpital universitaire VUmc d'Amsterdam, aux Pays-Bas, le 16 octobre 2012. [KEYSTONE - LEX VAN LIESHOUT] Les cliniques et hôpitaux « classiques » ne réalisent généralement pas de scanner sur les personnes en bonne santé. [KEYSTONE – LEX VAN LIESHOUT]

Selon le médecin, la Suisse dispose de programmes de dépistage efficaces pour les maladies qui répondent bien au traitement, comme les cancers du sein, du poumon, de la prostate et de la peau, raison pour laquelle sa clinique ne propose pas de scanners du corps entier. Les autres anomalies détectées par les scanners concernent soit des maladies rares sans traitement efficace connu, soit des altérations qui ne se transformeront pas en pathologies.

Cibler les personnes en bonne santé

Pourtant, le marché de la surveillance de la santé connaît un essor fulgurant. Cliniques, start-up et géants de la technologie se positionnent comme des acteurs de la prévention. Ils promettent de détecter les maladies le plus tôt possible grâce à une large collecte de données, même lorsque les clientes et clients sont en bonne santé. Des investisseurs célèbres et de grandes sociétés de capital-risque comme a16z investissent dans des centres de scanning.

Les entreprises spécialisées dans les scanners et les objets connectés portables attirent leur clientèle avec des slogans tels que « la santé, c’est la beauté » et « prenez votre santé en main », soulignant l’importance du bien-être. Elles ciblent les personnes en bonne santé, tout en insistant sur le fait que leurs prestations ne remplacent pas les examens ou les dépistages médicaux.

Lorsque Prenuvo, l’entreprise vers laquelle s’est tournée Kim Kardashian, a été lancée à Bethesda, dans le Maryland, à l’été 2024, elle a contacté des influenceuses et influenceurs du bien-être, leur proposant un examen gratuit en échange d’une publication sur les réseaux sociaux. Sollicitée sur son offre, Prenuvo n’a pas répondu à nos questions.

Il est possible de bénéficier d'un scan complet du corps en moins d’une heure dans des cliniques privées telles que Prenuvo, comme ici en plein centre de New York. [SWISSINFO - AYLIN ELCI] Il est possible de bénéficier d’un scan complet du corps en moins d’une heure dans des cliniques privées telles que Prenuvo, comme ici en plein centre de New York. [SWISSINFO – AYLIN ELCI] Des habitudes difficiles à changer

Des millions de personnes utilisent des objets connectés portables pour rester actives et en bonne santé, mais chez certaines d’entre elles, cet usage peut avoir des effets pernicieux. Par exemple, de nombreux utilisateurs et utilisatrices disent ressentir du stress après avoir consulté leurs données de sommeil, un syndrome appelé orthosomnie et documenté pour la première fois en 2017, défini comme la quête obsessionnelle du sommeil parfait.

La recherche sur la longévité est complexe, car il est très difficile d’étudier réellement la causalité

Filipe Barata, chercheur à l’EPFZ

Il existe par ailleurs peu de preuves que le suivi de données se traduise par une meilleure santé. Selon des spécialistes du changement de comportement, la simple prise de conscience d’habitudes malsaines n’entraîne aucun changement dans environ un cas sur deux. Et lorsque des changements sont observés, il n’est pas évident d’établir une corrélation.

« La recherche sur la longévité est complexe, car il est très difficile d’étudier réellement la causalité. La plupart des résultats sont corrélationnels », souligne Filipe Barata, chercheur senior au Center for Digital Health Interventions de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ).

Des données peu précises et des traitements inutiles

De plus, les données présentent souvent d’importantes limites en termes de précision, la plupart des appareils grand public étant conçus comme des outils de bien-être plutôt que comme des dispositifs médicaux. « Avoir de tels appareils est, à mon avis, une bonne chose, mais il est encore très difficile de formuler des recommandations claires », précise Filipe Barata.

Les montres connectées et les traqueurs d'activité ne sont pas l'apanage des personnes qui font beaucoup de sport. Leurs données présentent souvent d'importantes limites en termes de précision. [Science Photo Library via AFP - PAUL BRADBURY/CAIA IMAGE/SCIENCE] Les montres connectées et les traqueurs d’activité ne sont pas l’apanage des personnes qui font beaucoup de sport. Leurs données présentent souvent d’importantes limites en termes de précision. [Science Photo Library via AFP – PAUL BRADBURY/CAIA IMAGE/SCIENCE]

Si les scanners du corps entier fournissent des données plus précises que celles recueillies par une montre connectée, ils requièrent de la prudence également. « Je déconseille à quiconque de recourir à ce type de dépistage », déclare Suzanne O’Sullivan, neurologue consultante à l’University College London.

Au-delà de l’anxiété qu’ils peuvent susciter, les résultats de ces examens peuvent également conduire à des traitements inutiles, voire délétères. « Plus vous effectuez d’examens, plus vous trouverez d’irrégularités, jusqu’à ce que vous risquiez finalement de subir un traitement dont vous n’aviez absolument pas besoin, car un médecin aura toujours tendance à traiter plutôt qu’à ne pas traiter », relève Suzanne O’Sullivan.

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Aylin Elçi, SWI swissinfo.ch

Adaptation pour RTSinfo: Didier Kottelat