Cela n’arrive pas si souvent. Que l’on soit à ce point saisi, jusqu’à avoir la gorge nouée face à une œuvre pourtant d’une douceur inouïe, vision de plumes et de blancheur inédite dans le patio du musée d’Arts de Nantes (La Cité des ombres, 2022). Anne et Patrick Poirier (nés en 1942) connaissent bien les lieux.

Ils y ont exposé dans les années 1980 et quelques-unes de leurs pièces figurent dans les collections. Surtout, Patrick Poirier est né à Nantes ; réfugié en lisière de la ville durant la Seconde Guerre mondiale, il a perdu son père en 1943 dans un bombardement, alors que celui-ci revenait chercher à vélo un dossier pour poursuivre son quotidien d’avocat.

Anne et Patrick Poirier dans leur atelier

Anne et Patrick Poirier dans leur atelier, Novembre 2025

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Le corps a été conservé ici même, dans le musée transformé provisoirement en chapelle ardente, avant que son grand-père ne vienne le reconnaître parmi les morts. L’histoire est poignante. Elle se raconte dans quatre vitrines d’archives, où le couple d’artistes expose quelques-uns de ses objets les plus précieux : la première est consacrée à l’enfance nantaise de Patrick Poirier, les deux suivantes au goût du couple pour le voyage et les ruines, la dernière à leur fils, Alain-Guillaume, décédé à l’âge de 33 ans. Investissant le patio tout entier, l’œuvre blanche est pour lui, pour le père de Patrick Poirier, comme pour « toutes les victimes des guerres passées et actuelles », nous dit Marie Dupas, commissaire de l’exposition.

Une œuvre déchirante née d’un rêve

La Cité des ombres se compose d’un paysage de terres cuites claires, percées de petites fenêtres, et qui forment ensemble comme une ville, entourée de plumes blanches. De l’étage du musée, on voit que le plan de cette ville forme le dessin d’un cerveau, l’un des motifs récurrents des Poirier. La vision est venue à Anne en rêve. On en lit la retranscription sur des pages de carnet, dans la vitrine dédiée à son fils : elle raconte qu’elle y parcourt une étrange cité blanche, entièrement vide de toute présence, si ce n’est celle d’Alain-Guillaume. Tout à coup, il disparaît, et l’artiste comprend qu’elle est dans une nécropole. Après ce rêve, qu’Anne Poirier essaiera de revivre pour revoir son fils, le couple a l’idée de reproduire cette cité blanche, apaisée ; il en fait une première version de petit format, avant celle-ci, monumentale, à l’échelle de ce musée auquel ils sont déjà tant liés.

Anne et Patrick Poirier, La Cité des Ombres (détail)

Anne et Patrick Poirier, La Cité des Ombres (détail), 2022

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Céramique • © Galerie Mitterrand, Paris / Photo Adrien Mole / © ADAGP Paris 2026

Toutes les 30 minutes, un violon déchire le silence. Il s’agit d’une composition d’Éric Tanguy, et si c’est impossible à distinguer, celle-ci est en partie inspirée de deux airs chers au couple. Le premier, « J’irai revoir ma Normandie », est une chanson que sifflait le père de Patrick Poirier avant sa mort ; le deuxième, une comptine de marin qu’Anne Poirier chantait à leur fils lorsqu’il était petit.

Anne et Patrick Poirier, Scissura

Anne et Patrick Poirier, Scissura, 2026

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Papier, encre, d’après la partition originale Scissura d’Éric Tanguy • Coll. Anne et Patrick Poirier • © Éric Tanguy / © ADAGP, Paris, 2026 / Photo Anne et Patrick Poirier

Les partitions sont exposées, mais elles ont été lacérées de traits rouges par les artistes, faisant écho au titre de la composition musicale, Scissura (« déchirure » en latin) – notre cœur, à ce moment-là du parcours, est en miettes. Il n’est pas le seul : les éclats de verre des sculptures d’Ouranopolis (1996), réalisées à Los Angeles juste après un tremblement de terre destructeur, évoquent l’impossibilité de restaurer certains objets brisés, ainsi que le désir des artistes de sauvegarder ce qui peut l’être.

Des paysages marqués par la catastrophe

Depuis toujours, du moins depuis leur rencontre à l’École des arts décoratifs de Paris et leur séjour de quatre ans à Rome à la fin des années 1960 alors qu’ils n’avaient pas 20 ans, les Poirier s’intéressent aux ruines, s’y promènent, y effectuent des relevés, les sculptent minutieusement. Ce sont deux enfants de la guerre et des bombardements, et leurs ruines parlent moins d’architecture ou d’archéologie que de la fragilités des hommes et des cultures qui disparaissent.

Anne et Patrick Poirier, « Odyssée de l’oubli » au musée d’Art de Nantes

Anne et Patrick Poirier, « Odyssée de l’oubli » au musée d’Art de Nantes, 2026

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© Musée d’arts de Nantes / Photo C. Clos

Avec leur série de sculptures en céramique Lambeaux de rêve et de mémoire (2026), sortes de maquettes de ruines immaculées dans lesquelles on les voit évoluer à l’échelle de toutes petites figurines, ils réinventent les paysages meurtris des temples mayas, des tours funéraires de Palmyre ou d’une nécropole étrusque, et abordent tout autant le passage du temps que la destruction volontaire et idéologique de merveilles du patrimoine.

Anne et Patrick Poirier, L’Incendie de la grande bibliothèque

Anne et Patrick Poirier, L’Incendie de la grande bibliothèque, 1976

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Bois et charbon • Coll. Musées nationaux de Berlin, Galerie nationale • Photo Daniele Molajoli © ADAGP, Paris, 2026

Le parcours se poursuit au sein de la chapelle de l’Oratoire. Le contraste est absolu, car si le patio était nimbé d’une forte lumière, la pièce est ici plongée dans une obscurité dense. Une œuvre ancienne et monumentale, L’Incendie de la grande bibliothèque (1976), s’inspire de l’ancien palais de Néron que le couple venait de visiter à Rome, et en imagine une bibliothèque entièrement carbonisée, en charbon. Un texte écrit en lettres d’or l’accompagne, remettant en cause la première lecture que l’on pourrait en avoir : car si l’on déplore ici la disparition de sommes de savoirs, il faut y voir aussi l’orgueil des hommes qui veulent les concentrer en un seul et même endroit, comme pour en garder un contrôle étroit.

Anne et Patrick Poirier, « Odyssée de l’oubli » au musée d’Art de Nantes

Anne et Patrick Poirier, « Odyssée de l’oubli » au musée d’Art de Nantes, 2026

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© Musée d’arts de Nantes / Photo C. Clos

L’autre œuvre monumentale se nomme Danger Zone : réalisée en 2001, juste avant les attentats du 11-Septembre, elle évoque un paysage dystopique, sous cloche, composé d’infrastructures industrielles et de végétaux desséchés. Plus troublant encore, un avion menaçant surplombe la ville… Selon Marie Dupas, il faut voir ici moins des dons d’oracle qu’une fine observation du monde qui entoure les artistes. La bande-son est signée de leur fils, dont le souvenir accompagne du début à la fin ce parcours extrêmement émouvant.

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Anne & Patrick Poirier. Odyssée de l’oubli

Du 22 mai 2026 au 30 août 2026

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