Des propos consternants à l’antenne, on en a entendu beaucoup pendant la vague de chaleur qui a sévi en France la semaine passée : un gouvernement qui navigue à vue, entre discours rassurant et appel à « boire beaucoup d’eau », un animateur télé − Yann Barthès − qui fait preuve d’un mépris hallucinant envers les personnes vivant sous les toits, un parti d’extrême droite − le Rassemblement national − qui tente de nous faire croire que le climat a toujours été sa grande passion… Sans compter Emmanuel Macron, qui verse dans le satisfecit alors que le bilan sanitaire s’annonce terrible. Tandis que l’on commençait à entrevoir le bout du tunnel, que l’on s’imaginait pouvoir respirer un peu, le chroniqueur économique Emmanuel Lechypre a surenchéri dans la mauvaise foi.

Rembobinons. Vendredi, BFMTV − où officie Lechypre − recevait Christophe Cassou. Le climatologue, qui a contribué à plusieurs rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), est questionné sur notre impréparation aux canicules. Comment l’explique-t-il ? « On ne nous a pas écoutés, nous scientifiques », se désole le chercheur du CNRS sur le plateau. Lechypre n’est pas d’accord du tout et, agacé, dégaine : « Vous n’avez pas été très convaincants » (sic). Un éditorialiste, ça ose tout, et c’est souvent à ça qu’on le reconnaît.

Pas convaincants, les multiples rapports du Giec qui dessinent plusieurs scénarios suivant le degré de réchauffement et égrènent les impacts régionaux ? Pas convaincants les rapports du Haut Conseil pour le Climat qui documentent les vulnérabilités de la France ? Pas convaincantes, les prises de parole publiques de Valérie Masson-Delmotte et d’autres annonçant des conséquences terribles et en cascade en France ?

Il n’y a rien d’abstrait dans ces publications. On y parle certes de hausse des températures mondiales, mais aussi de mise sous tension de pans entiers de nos sociétés et de nos économies, de limites à l’adaptation, de vagues de chaleur de plus en plus fréquentes, précoces et intenses. Y compris en France. Tout a été clairement dit, encore faut-il savoir écouter. Le changement climatique est probablement l’un des phénomènes les plus documentés par les scientifiques. A ce stade, l’ignorance est un choix.

On peut aussi se souvenir de ce qui s’est passé en France à l’été 2019, à l’été 2022 ou encore à l’été 2025 : des canicules et des nuits tropicales, des sécheresses, des feux de forêt terrifiants, des milliers de morts à cause de la chaleur. Du très concret, en somme. Et un bon premier aperçu de ce qui nous attend. Où était Lechypre ?

Cette attaque apparaît d’autant plus malvenue que c’est d’ordinaire le reproche inverse qui est fait aux scientifiques : on raille leur présupposé alarmisme, leurs discours trop cash, leurs mises en garde trop anxiogènes. Et voilà maintenant qu’ils seraient trop… abstraits !

Pointer du doigt aujourd’hui la responsabilité des scientifiques, c’est faire preuve d’un culot monstre… et c’est passer à côté des vraies raisons de notre immobilisme collectif : les rapports de force économiques et politiques qui régissent nos sociétés, les stratégies de fabrication du déni déployées par des industriels, la désinformation de certains médias.

Qui a le pouvoir d’agir ? Certainement pas les scientifiques et encore moins les écologistes, dont on a pu penser la semaine dernière, en écoutant certains débats télévisés sur la climatisation, qu’ils étaient au pouvoir depuis des décennies en France − cela nous avait échappé !

Oui, après une crise comme celle que nous venons de traverser, une forme d’introspection doit être menée. Mais c’est bien le corps politique qui doit s’y plier, pas le corps scientifique. Invitée à intervenir lors d’un séminaire gouvernemental, le 31 août 2022, après un été déjà bouillant, Valérie Mason-Delmotte avait rappelé aux ministres que « la charge mentale de la lutte contre le réchauffement climatique, ce n’est pas aux scientifiques de la porter. Mais à eux, les politiques. ». Quatre ans après, le message n’est toujours pas passé.