Comme chaque année depuis vingt et dix ans, la Design Parade orchestrée par les équipes de la Villa Noailles à Hyères a récompensé un projet de design et un autre d’architecture d’intérieur. Le point commun entre les lauréats ? Un langage engagé prouvant que dans ces disciplines, la gratuité n’est plus envisageable.

Alors que la canicule s’abattait sur la quasi-totalité de l’Hexagone, Hyères, la semaine dernière, était encore épargnée par la vague de chaleur. Certes, le soleil brillait et les températures étaient estivales, mais l’air se faufilait entre les palmiers et sur les hauteurs de cette ville du Var, là où s’élève la mythique Villa Noailles construite par l’architecte Robert Mallet-Stevens, dans les années 1920 à la demande de Charles et Marie-Laure de Noailles. Il soufflait surtout entre ces murs un vent de jeunesse avec l’ouverture de Design Parade qui récompense depuis vingt ans de jeunes créateurs d’objets, et depuis dix ans des projets d’architecture d’intérieur. Les membres des jurys présidés par le duo Front Design, pour le design d’objets, et Laura Gonzalez pour l’architecture d’intérieur sillonnaient, concentrés, les pièces de la maison pour étudier les projets des finalistes. Le verdict est tombé, samedi 27 juin, dans l’après-midi avec d’abord le sacre de Valentin Bayoud et de son installation Aqua Primitiva.

L’eau mise en lumière par Valentin Bayoud, Grand Prix Design Parade Van Cleef & Arpel, architecture d’intérieur 2026.
LUC BERTRAND

En décrochant le Grand Prix Design Parade Van Cleef & Arpel, architecture d’intérieur, Valentin Bayoud, architecte basé à Paris, a mis en lumière le foyer. Sa structure circulaire plongée dans la pénombre accueille une banquette cintrée en lin non lavé, permettant à chacun de s’installer pour un moment de partage ou de contemplation autour d’un feu symbolique : un disque en verre thermoformé enfermant de l’eau et à travers lequel passe la lumière. Car il n’est pas ici question de grillades, de concerts et de danses autour des flammes mais de stress hydrique, Valentin voulant mettre au centre de cette pièce, cette ressource précieuse dont dépend l’avenir de notre humanité. Un parfum sur-mesure composé autour de la figue de Solliès, du cèdre et du poivre rose qui évoque les bords du Gapeau et le discret son des vagues complètent son propos. Aqua Primitiva est un refuge, une caverne contemporaine qui abrite le bien le plus précieux qui soit. En faisant entrer l’extérieur, cette eau de plus en plus rare, à l’intérieur, le créateur s’inscrit dans un mouvement de conservation. Et dans cette «promotion» de finalistes 2026, il n’est pas le seul. Jaemo Lee capture dans sa Chambre aux oiseaux inspirée de Magritte un ciel semé de nuages et des oiseaux invisibles invités à se poser sur un perchoir fait de cintres.

Julien Delaitre et Raphaël Colas ont capturé les rêves de robinsonnades avec une cabane de pêcheur posé sur une plage intérieur.
LUC BERTRAND


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Julien Delaitre et Raphaël Colas imaginent, eux, un retour de pêche, dans la pénombre, sous un plafond, entre quatre parois : une cabane sur pilotis posée sur un sol couvert sable comme un rêve de robinsonnade où flotte un parfum d’embruns composé par Olfact Studio. Dans sa Maison Jaune, Boris Cojean, lui, s’appuyant sur les toiles de Van Gogh réalisées autour de 1889, meuble l’espace avec du mobilier entièrement en cire d’abeille, faisant des sécrétions de cet essentiel pollinisateur la matière même d’un habitat. Sa ruche est à dimension humaine, tant dans sa taille que dans sa forme.

Boris Cojean voit dans la cire une source de vie quotidienne.
LUC BERTRAND

Tous nous embarquent dans une arche de Noé contemporaine où il ne s’agit pas seulement de sauver des animaux mais plus largement un environnement, des souvenirs de promenades, d’azur, de feux de joie, de plages désertes, de cours d’eau rafraîchissants… On devine ces créateurs, à juste titre, envahis par un sentiment d’urgence les poussant à préserver ce qu’il y a de beau autour de nous et que l’on pourrait voir disparaître. Et alors que les thermomètres explosent, on ne peut qu’espérer que cette génération éclairée, plus frugale, plus responsable, n’ait pas à créer des bunkers pour mettre à l’abri des morceaux de notre Terre et de notre histoire.

Tin Ayala couronné le Grand Prix Design Parade – objet imagine des Huacos, mêlent les références pour sortir des «lamentations coloniales» et avancer vers l’autodétermination culturelle.
LUC BERTRAND

C’est également l’engagement qui a été couronné par le Grand Prix Design Parade – objet. Les Huacos du lauréat Tin Ayala sont ainsi faits d’une juxtaposition d’époques et de culture. Ses céramiques évoquant jarres et vases précolombiens andins fabriqués de façon traditionnelle laissent apparaître des figures rappelant les Pokémon. Une hybridation qui va de pair avec «l’abigarramiento», mélanges de couleurs, hétéroclisme, que Tin, Équatorien formé à la Design Academy Eindhoven aux Pays-Bas, prône comme méthode pour transformer «la lamentation coloniale en autodétermination culturelle».

S’emparant des techniques traditionnelles de laque japonaise, Hozan Zangana invente des objets aux formes inspirées du vestiaire et des traditions irakiennes.
LUC BERTRAND

On retrouve cette volonté de mélanger les références chez Hozan Zangana. Irako-kurde, qui a grandi aux Pays-Bas et est diplômé de la Design Academy Eindhoven. Son projet Kami questionne la pratique des maîtres laqueurs japonais, appliquant leur savoir-faire à des formes issues d’objets et vêtements irakiens. Il veut ainsi prouver que le changement fait partie intégrante de la sauvegarde des artisanats.

Le cabinet en marqueterie de Shavar Livne raconte la terrible histoire de l’extraction du caoutchouc.
LUC BERTRAND

S’inscrire dans une continuité est aussi l’une des préoccupations de Shavar Livne, également formée à la Design Academy Eindhoven. Les trois objets qui composent The Devil’s milk sont chacun une réflexion sur le caoutchouc, qu’il soit naturel, extrait de façon violente au XIXe dans le cadre de terribles pratiques ou synthétique, produit de la pétrochimie. Ce matériau s’immisce dans nos vies, souples pratiques… Il semble innocent. Et pourtant… C’est ainsi que la Design Parade, prouve une fois de plus que nos habitats, les objets qui nous entourent ne sont pas anodins. Qu’ils se doivent d’être beaux, confortables, pratiques mais aussi, désormais, politiques.