Gratter jusqu’à la pulpe
Comment les « dentistes » de l’époque ont-ils procédé ? Selon les chercheurs, il y a 60 000 ans, la seule solution était d’essayer d’extraire le maximum de tissu carié de la dent. En gros, gratter jusqu’à la pulpe, soit le tissu interne de la dent ! L’exposition de la pulpe dentaire et le nettoyage du contenu de la carie auraient alors insensibilisé les nerfs et les vaisseaux sanguins situés à cet endroit, soulageant ainsi la douleur.
Comment l’innovation va changer vos visites chez le dentiste
Les auteurs de l’étude pensent qu’un instrument dentaire en jaspe a probablement été utilisé. Plus précisément, un « foret » ou bien un « bec » fabriqué à partir d’un éclat de pierre pointu. Ces outils auraient été tenus entre le pouce et l’index, puis actionnés par rotation et mouvement continu contre la surface de la dent infectée. Pénétrer la dentine (le tissu sous l’émail) par cette méthode a dû nécessiter entre 35 et 50 minutes de travail continu. « Cela a dû être atrocement douloureux », affirme Ksenia Kolobova, auteur senior de l’étude.
Le dentiste et son assistant
En effet, si les Néandertal avaient bien une bonne connaissance d’herbes médicinales (des traces laissent penser qu’ils utilisaient des antibiotiques naturels comme la pénicilline via des moisissures et des analgésiques, tels que l’écorce de peuplier), celles-ci n’auraient pu être utilisées au maximum que comme anesthésique local, ou comme désinfectant après « l’opération ».
Une hypothèse est donc que le « dentiste » a été aidé par « un assistant » qui a maintenu la tête du patient sur ses genoux pendant cette épreuve. Bonne nouvelle : la dent présente une usure continue après le forage, ce qui signifie que le patient a survécu et a continué à utiliser la molaire.
« Ce qui m’a frappée, et continue de me frapper, c’est la force de caractère incroyable dont cet homme de Néandertal devait faire preuve, observe l’archéologue Lydia Zotkina, coauteure de l’étude. Il devait certainement comprendre que, même si la douleur de l’intervention était plus intense que celle de l’inflammation, elle n’était que temporaire et qu’il fallait la supporter. Maintenant, chaque fois que je vais chez le dentiste, je pense à lui. »
Population sophistiquée
Et sa collègue Ksenia Kolobova de souligner : « Cette découverte renforce puissamment l’idée, désormais bien établie, que les Néandertaliens n’étaient pas les cousins brutaux et inférieurs que véhiculent des stéréotypes dépassés, mais une population humaine sophistiquée dotée de capacités cognitives et culturelles complexes. Cette étude ajoute une dimension entièrement nouvelle – les traitements médicaux invasifs – à la liste croissante des comportements avancés des Néandertaliens ».
Les archéologues avaient déjà trouvé chez les hommes du Néolithique une dent de 6500 ans dont la fissure avait été colmatée à la cire d’abeille – connue pour ses propriétés antibactériennes. Et il y a 9 000 ans, au Pakistan, les patients se confiaient aux mains d’habiles tailleurs de perles, qui utilisaient des espèces de roulettes afin de perforer les dents malades.
Plus tard au cours de l’Histoire, les Égyptiens étaient capables de soins dentaires élaborés comme des remplacements de dents par des prothèses en ivoire. En Occident, du Moyen-Âge jusqu’au XIXe siècle, les responsables des extractions dentaires étaient les barbiers, en plus de leur fonction de couper les cheveux. En l’absence d’anesthésiant (la première anesthésie à l’éther date hélas de 1846…), le recours à l’alcool était courant.
L’espoir des nanoparticules en 2026
En 2026, afin de réaliser une dévitalisation semblable à celle de l’homme de Néandertal, les dentistes utilisent des fraises à pointe de diamant tournant à plus de 40 000 tours par minute pour percer la surface externe de la dent. Mais cet acte chirurgical courant de dévitalisation dentaire fait toujours face à des challenges, notamment la persistance de micro-organismes dans la dent soignée.
Cette dernière décennie a cependant permis le développement de nouvelles approches expérimentales, comme un type d’imagerie médicale qui visualise en 3D le canal dentaire ou des robots qui offrent des procédures chirurgicales plus précises, ou encore l’utilisation de nanoparticules capables de pénétrer les minuscules canaux qui se trouvent dans la dentine, améliorant ainsi la désinfection.