Vous vous connaissez depuis longtemps. Racontez-nous…
Marco Ossena : J’ai rencontré Alain à l’époque où il était premier substitut. Nous siégions ensemble, lui en qualité de représentant de la partie publique. À l’audience, il maîtrisait toujours parfaitement ses dossiers. Avec le temps, nous nous connaissions presque par cœur : je savais globalement ce qu’il allait me demander et dans quelle direction on allait aller. Les fidèles de l’émission « Face au juge » auront d’ailleurs déjà vu Alain dans mes audiences.
Monsieur Bonnivert, vous avez accédé à la fonction de juge après près de trente ans au parquet…
Alain Bonnivert : Oui, vingt-huit ans pour être précis. J’ai travaillé dans presque toutes les sections du parquet et j’ai été nommé premier substitut en 2008. Cette expérience m’a permis de comprendre comment se construit un dossier répressif, comment se mène une enquête, comment apprécier l’opportunité des poursuites, décider d’un classement sans suite ou d’un renvoi devant le tribunal. J’ai également exercé en cour d’appel comme représentant du ministère public. À un moment donné, j’ai ressenti le besoin de ne plus être uniquement celui qui requiert, mais celui qui dirige les débats et rend la décision après avoir entendu toutes les parties. Devenir juge répondait aussi à une volonté de faire davantage de droit, notamment civil.
Votre choix d’intégrer l’émission, qu’est-ce qui l’a motivé ?
A.B. : L’aspect pédagogique de cette émission. C’est une manière de rendre plus compréhensible la justice, de sensibiliser les gens au travail des juges. D’autant plus que tout le monde peut un jour se retrouver devant le tribunal de police.
Constatez-vous un « effet Face au juge » durant les audiences, vu l’énorme popularité de l’émission ?
M.O. : Il arrive que certaines personnes, en comparaissant sans avocat, reprennent des termes ou des demandes entendus dans l’émission. C’est parfois assez amusant, car lorsqu’on leur demande d’expliquer précisément la portée de ce qu’elles sollicitent, elles ont des difficultés à le faire… J’ai constaté que certains avocats regardent l’émission pour connaître la manière de réagir des magistrats. Mais l’effet principal, selon moi, est ailleurs. L’émission montre que Monsieur Tout-le-monde peut se retrouver devant un tribunal pour un refus de priorité, un moment d’inattention. Les gens prennent aussi conscience des conséquences concrètes de certains comportements.


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Et quand vous rencontrez ceux que vous avez sanctionnés dans la vie quotidienne, comment cela se passe-t-il ?
M.O. : Je me souviens qu’il y a un mois ou deux, j’allais voir mon petit-fils dans un village des alentours. Un monsieur m’interpelle puis me demande si je me souviens de lui. C’était en fait un jeune homme qui roulait à 140 ou 150 km/h en agglomération et qui m’avait expliqué qu’il était en retard pour un barbecue. Je l’avais relativement mal pris et je lui avais répondu : « Oui, si vous renversez un enfant pour être à l’heure au barbecue, après vous serez content… » Il m’avait répondu : « Pourquoi vous me traitez comme ça ? Vous ne m’aimez pas. » Je lui avais dit que là n’était pas la question, mais que je n’avais pas apprécié son comportement sur la route. Manifestement, j’avais été d’une certaine sévérité, mais au final, il avait bien compris le message.
Est-ce une situation que vous avez également connue, de votre côté ?
A.B. : Comme procureur du Roi, j’ai siégé dans des dossiers de trafics de véhicules volés, de stupéfiants, avec des peines relativement lourdes. Les justiciables, y compris les gros délinquants, il m’est arrivé de les croiser dans la rue et aucun ne m’a jamais agressé. Au contraire, ils me disaient bonjour, et certains m’ont dit : « Je me suis bien fait sanctionner au tribunal, mais vous avez fait votre métier. »
Le propre du juge est de trouver l’équilibre entre appliquer la loi et comprendre les faiblesses de l’humanité. Un exemple dans votre carrière qui vous a mis devant un dilemme ?
M.O. : Un jour, j’ai devant moi une dame d’une bonne soixantaine d’années, poursuivie pour conduite en état d’ivresse. Elle avait roulé sur la jante, sur près d’un kilomètre. Cette dame n’avait aucun antécédent judiciaire. En l’écoutant, j’ai compris qu’il y avait quelque chose derrière ce comportement : elle vivait depuis des années une situation de violence avec un compagnon. À un moment donné, elle a craqué. Évidemment, ce n’était pas la solution. Elle s’est mise en danger, ainsi que les autres. Mais chacun réagit comme il peut… Cela justifiait que la décision soit prise à la lumière de l’ensemble de la situation. On ne peut pas traiter de la même manière une femme de 60 ans sans antécédents et un jeune de 25 ans qui comparaît pour la troisième fois pour les mêmes faits et qui ne veut manifestement pas comprendre. La loi prévoit un maximum et un minimum. Il faut trouver un juste équilibre entre le risque créé et la situation personnelle qui a conduit à cette infraction.
A.B. : Cela me rappelle le cas d’une dame d’un certain âge, interpellée pour conduite en état d’imprégnation alcoolique. La question qui se posait était celle de son aptitude à la conduite. Lui retirer son permis de conduire signifiait l’isoler complètement : sa voiture était son seul moyen de sortir de la campagne, de faire ses courses, de voir sa famille. J’ai donc pleinement conscience de la lourdeur des conséquences humaines de mes décisions.


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Au tribunal, vous êtes aussi aux premières loges de l’évolution de la société. Quel type d’infraction est de plus en plus fréquente ?
A.B. : J’ai le sentiment de voir davantage de personnes qui roulent sans assurance parce qu’elles n’arrivent plus à la payer, et cela est lié à une paupérisation d’une tranche de la population.
Votre métier est exigeant et peut avoir un impact sur la vie personnelle. Comment vous ressourcez-vous ?
M.O. : J’ai passé trente-six ans à exercer comme avocat, et j’avais l’habitude de dire que je passais mes journées avec les misères des gens, tout en devant rentrer chez moi de bonne humeur. Mon tempérament fait que je prends assez facilement de la distance. Pour me vider la tête, je vais sur un terrain de golf.
A.B. : Je ne parle pas de mon métier dans le cadre privé, c’est absolument nécessaire pour pouvoir souffler et ne pas rester enfermé en permanence dans le travail. Pour me divertir, j’aime beaucoup voyager. Deux destinations me tiennent particulièrement à cœur, Paris et Venise. À côté de cela, je joue beaucoup au billard, notamment au snooker. Je pratique également le padel. J’aime beaucoup les manifestations culturelles, et en particulier le jazz. J’assiste régulièrement à des concerts de piano.
« Face au juge », 22 février, 19h50, RTL-TVI.