Montjuïc ? Vous avez dit Montjuïc. Tilt !
Qui dit Montjuïc, dit le Crique ! Le 1er septembre 1984, dans une chaleur étouffante, le Wallon devient champion du monde (devant l’Italien Conti et le Canadien tristement célèbre Bauer).
« Dire que Claudy l’avait reconduit à l’aéroport ce jour-là. S’il avait su que quatre ans plus tard, il allait l’empêcher de conquérir un second maillot arc-en-ciel à Renaix (en 1988), il se serait abstenu… »
Linda, son épouse, n’a rien oublié de cet épisode qui a traumatisé la Belgique du cyclisme (Bauer a volontairement tassé le Crique lors du sprint final). En compagnie de sa fille Élodie, née un an après la fin de la carrière de son père, elle a accepté de remuer des souvenirs. Souvent bons. Mais aussi parfois des déceptions inhérentes à la vie d’un sportif.
« Cela me fait du bien d’en parler. Ici, dans la région, il revient toujours à un moment dans les conversations. En famille ou entre amis. D’ailleurs, il est toujours très présent. »

Claudy Criquiélion devant Claudi Corti (à gauche) et Steven Bauer (à droite). ©Belgaimage
Comme le prouvent les multiples photos, en coureur ou en famille avec ses trois enfants, qui maculent les murs de la maison familiale à Deux-Acren.
Liliane, c’est l’amour de jeunesse de Claudy. Ils se sont mariés tôt. Ils ont eu trois enfants : deux garçons (Matthieu, qui a été coureur professionnel, et Bertrand, fan de cyclisme et collectionneur de maillots) et une fille (Élodie) la petite dernière.
Linda n’a rien oublié du 16 février 2015 lorsque l’ancien champion du monde, qui avait accepté de passer en politique comme on dit (il a fait deux mandatures comme échevin des Sports à Lessines), s’est effondré au lever du lit. Emmené à l’hôpital de Grammont, il sera transféré à Alost où il décédera le 18 février.
« Cela faisait un petit temps qu’il avait changé. Il était tracassé par des problèmes au sein du collège échevinal. J’avais perçu deux ou trois alertes comme un accrochage en voiture ou quelques approximations dans sa manière de parler. Il ne se plaignait jamais et il remettait toujours le check-up complet qu’il m’avait promis à plus tard. J’ai gardé en mémoire une conversation avec Claudine Merckx qui craignait pour la santé de son mari après une carrière aussi remplie. D’autant qu’Eddy avait de manière congénitale un gros cœur. »
guillement
Il remettait toujours à plus tard le check-up qu’il m’avait promis.
Après avoir mis un terme à sa carrière en 1992 avec 60 victoires pros au compteur, Claudy n’a plus que rarement roulé à vélo (« enfants, quand on voulait effectuer une sortie, il râlait… » sourit Élodie). Il s’était aussi mis à fumer. « Surtout quand il est devenu directeur sportif, précise Linda. Mais il voulait toujours arrêter. »
Devenu pro en 1979 dans l’équipe espagnole Kas (où le leader incontestable s’appelait Lucien Van Impe) avant de rester fidèle à Hitachi, Splendor puis Lotto, Claudy a toujours pratiqué son métier avec professionnalisme. Mais sans les calculs de watts et la diététique draconienne d’aujourd’hui.
« Il n’aurait pas aimé cette vie très, trop contrôlée. À l’issue d’un critérium, il ne crachait pas sur un paquet de frites. Il ne buvait pas une goutte d’alcool sauf en hiver. Pendant trois semaines maximum, ils ouvraient les vannes. Pendant la saison, il roulait énormément, beaucoup plus qu’aujourd’hui mais il ramenait rarement ses problèmes en course à la maison. Parfois, il râlait un bon coup après une défaite ou une course ratée pour que ça sorte et c’était fini. »
guillement
Claudy parlait rarement vélo à la maison.
Liliane n’a pas été souvent sur les courses. « Au Tour de France, nous n’étions pas forcément les bienvenues à l’époque. J’ai été une fois à l’Alpe d’Huez avec l’épouse de son équipier Jos Haex. Lorsqu’il était directeur sportif, nous le rejoignions à Paris pour l’arrivée. Robbie Mc Ewen, un ami qui passait régulièrement nous saluer à la maison et amenait notamment des maillots pour Bertrand, nous a permis de suivre le défilé sur les Champs-Élysées. Il a toujours tenu à ses quinze jours de vacances d’été en famille. »

Claudy Criquielion avec le maillot de champion du monde: « Il a enfin cru en ses capacités à gagner ». ©Photonews
Le palmarès du Crique a de quoi faire pâlir les coureurs belges actuels (Tour de Romandie, Grand Prix du Midi Libre, Clasica San Sebastian, Flèche Wallonne X 2, Tour des Flandres…). Pourtant, une course (et un maillot…) supplante toutes les autres.
« Le titre de champion du monde conquis à Montjuïc est sa plus belle victoire. Il était parti avec un bon sentiment après une ultime course à Grammont. ‘On verra…’ a-t-il dit en partant. Le 1er septembre 1984, j’ai suivi la course dans le fauteuil (elle le montre). Je devais accoucher de Bertrand un mois plus tard. Mon fils aîné Mathieu, âgé de trois ans, était avec moi et il était sûr que ‘papa allait gagner’. Il a raté la fin de la course parce qu’il s’est endormi sur mes genoux. Dans le dernier tour, je n’ai cessé de crier ‘Claudy, arrête de te retourner tout le temps !’ comme s’il m’entendait… Cette victoire a provoqué un vrai déclic chez lui. Comme s’il avait pris conscience qu’il pouvait gagner des grandes courses. Il faisait partie de la génération des Fons De Wolf et Daniel Willems et n’était pas forcément toujours celui sur lequel on misait pour gagner. »
guillement
Dans mon fauteuil, j’ai crié: ‘arrête de te retourner’!
Un succès historique qu’il ne pourra fêter à Deux-Acren que deux jours plus tard.
« Mon père a roulé toute la nuit pour le rejoindre au critérium de Chateaudun. Le jour où il est revenu, il y avait un monde fou à la maison. Une pluie s’est subitement abattue et un arc-en-ciel s’est formé dans le ciel… Je reçois d’ailleurs régulièrement des photos d’arc-en-ciel de la famille ou des amis. »
guillement
« Quand je suis allée à Monjuïc, un arc-en-ciel s’est formé. »
Une multitude de couleurs qui marque un homme et une famille à vie.
« Il y a vraiment des signes, renchérit Elodie. Il y a quelques années, je suis allée à Montjuïc. Lorsque je suis arrivée sur les lieux de sa victoire, un arc-en-ciel s’est formé dans le ciel… »
Le Wallon sera même élu Sportif belge de l’année pour ce titre.
Edito: Criquielion ou la mort d’un chic type
Si Montjuïc a fait bondir de joie la Belgique tout entière, Renaix en 1988, le 28 août pour être précis, reste une cicatrice impossible à refermer. Personne n’a oublié ce sprint qu’il va gagner lorsque le Canadien Steven Bauer le balance (il n’y a pas d’autre mot…) dans les barrières Nadar. Ouvrant la porte à un titre mondial aussi inattendu qu’inespéré pour le jeune Italien Maurizio Fondriest.

En passe de devenir champion du monde pour la seconde fois, Claudy Criquiélion a été balancé par le Canadien Bauer lors du sprint final.
« Il ne disait jamais : je vais gagner. Ce n’était pas comme Frank Vandenbroucke. Sauf ce jour-là ! C’étaient ses routes d’entraînement. Il s’était parfaitement préparé. Nous n’avons jamais pardonné à Bauer. Même si le temps a passé, il ne fallait pas lui en parler. »
« Il ne disait jamais qu’il allait gagner… sauf à Renaix »
La légende veut que, malgré la cruelle « défaite », il a quand même sabré le champagne chez lui le soir même ?
« Il a reçu le magnum de champagne dévolu au… vainqueur (elle nous la montre). Le soir même, le journaliste Pierre Bilic est venu le soutenir. Un mois plus tard, j’accouche de Bertrand, il rentre à la maison, s’est fait des tartines de fromage et a débouché la fameuse bouteille de champagne. »
Autre déception : ne pas avoir accroché à son palmarès SA classique Liège-Bastogne-Liège.
« Il aurait préféré l’arrivée à Ans après une dernière bosse (NdlR : la Doyenne s’y est installée de 1992 à 2018). En 1987, il en a voulu à des voitures suiveuses qui ont ramené Argentin (qui a gagné) et à Roche qui n’a pas voulu collaborer… Il y a une course qu’il détestait : Paris-Roubaix. »
L’histoire du cyclisme se nourrit de ses aléas et de ses rivalités. Comme sur des malentendus.
« Il aimait le Tour de France mais il a trop vite été catalogué comme un coureur de grands tours. Lors de sa première année pro chez Kas en 1979, il s’est retrouvé dans l’Alpe d’Huez avec Bernard Hinault et Lucien Van Impe, son leader et maillot à pois (NdlR : il finira 9e au général). Il savait qu’il pouvait être présent dans la montagne mais pas rivaliser avec les meilleurs. Cela l’a peut-être un peu bridé pour aller gagner une étape. De toute façon, il n’aurait jamais sacrifié les classiques pour faire un podium au Tour (NdlR : son meilleur classement est 5e en 1986). »

Criquielion, ici lors du Tour de France 2004 avec Patrick Lefevere ©Photo News
Son fils Matthieu a connu une petite carrière pro entre 2005 et 2009. Il s’occupe aujourd’hui du Grand Prix qui porte le nom de son père, organisé en mai. Et si un nouveau Criquiélion débarquait dans les prochaines années dans le peloton ? En tout cas, le fils d’Élodie, Eliam est un acharné. À 9 ans, il a déjà gravi des cols (cet été, il s’attaque à l’Alpe d’Huez et au Galibier !) et n’a qu’une seule envie : devenir champion du monde !

Eliam, son petit-ils de 9 ans, est fan de vélo. Il veut devenir… champion du monde! ©EC
« Il roule dans une équipe néerlandophone et est fier de parler de son grand-père. Un de ses équipiers est aussi fan parce que son papy n’a pas cessé de lui parler de papa. »
« Quand je vois sa position sur le vélo, je revois Claudy… » glisse sa grand-mère.

Son fils Mathieu devant la stèle commémorative. ©EDA
Près de 12 ans après sa mort, le souvenir de Claudy Criquiélion ne s’est pas estompé. La salle des sports de Lessines porte son nom (« il l’avait promise et il a été frappé aux portes »), le mur de Huy abrite le fameux virage Criquiélion à plus de 20 % et une stèle a été installée à La Roche dans le col de Haussire. Sans oublier les multiples images de course gravées sur le disque dur de tous les Belges. Mais aussi sa voix rocailleuse et son sourire pour ceux qui l’ont côtoyé. Le Grand Départ du Tour de France, sans réellement le faire exprès, offre un hommage indirect (mais on prend) au champion du monde 1984.