Échangées autrefois contre une boîte d’œufs ou un litre de vin, des sculptures d’Auguste Forestier pourraient encore dormir dans des maisons lozériennes. Un chercheur lance un appel pour les retrouver.

Un petit soldat de bois posé sur une cheminée. Un bateau oublié au fond d’un grenier. En Lozère, ces objets pourraient être bien plus que de simples souvenirs de famille. Ils pourraient être l’œuvre d’Auguste Forestier. Échangées autrefois contre quelques œufs, du vin ou des cigarettes, certaines de ses sculptures valent aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers d’euros. D’autres n’ont peut-être jamais quitté le département.

« Je pense qu’il en reste beaucoup encore en Lozère », assure Benoit Holley, conservateur du patrimoine à la Région Occitanie. Depuis octobre 2025, il consacre une thèse à Auguste Forestier, né à Naussac et interné à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole de 1914 à sa mort, en 1958. Son objectif est de retrouver les œuvres dispersées, mais aussi les témoignages de ceux qui les ont possédées ou simplement croisées.

Des sculptures parties de ferme en ferme

À Saint-Alban, Auguste Forestier récupère des morceaux de bois pour fabriquer des soldats, des animaux, des bateaux ou encore des créatures mêlant corps humains et têtes d’animaux. Puis il les échange avec les paysans qui passent près de l’hôpital.

« Ses œuvres ont été troquées pour une boîte de six œufs. Il y a des trucs qui valent aujourd’hui 20 000, 30 000 €. C’est exactement ça le paradoxe », résume Benoit Holley. Forestier troque aussi ses sculptures contre du vin, du chocolat ou des cigarettes. Atteint de schizophrénie, il craint d’être empoisonné et préfère se procurer lui-même de quoi manger.

Pour le chercheur, les œuvres les plus remarquables ont rapidement été récupérées par des médecins ou des collectionneurs. En revanche, les soldats, les animaux de ferme ou les petits personnages ont davantage circulé dans les campagnes. « Je pense que l’on va trouver principalement les petites œuvres, c’est-à-dire les œuvres du quotidien », explique-t-il.

De Naussac aux plus grands musées

Le destin de ce Lozérien bascule pendant la Seconde Guerre mondiale. Réfugié à Saint-Alban, Paul Éluard découvre ses sculptures et en emporte plusieurs à Paris, où il les offre notamment à Pablo Picasso et Dora Maar. Jean Dubuffet prend alors connaissance de son travail.

« On peut clairement dire que Dubuffet s’est inspiré de Forestier. Dubuffet a pris exemple sur Forestier pour définir son modèle de l’art brut », affirme Benoit Holley. Aujourd’hui, à Lausanne, Forestier figure parmi les masters de la Collection de l’Art Brut. « Tu rentres au premier étage, tu arrives direct dessus, c’est Forestier. C’est vraiment un élément clé. »

Le coup de téléphone qui fait avancer l’enquête

En préparant la venue de responsables de la Collection de l’Art Brut (CAB) à Saint-Alban, Benoît Holley décide de remonter aux origines de Forestier. Un appel à la mairie de Naussac lui permet de retrouver son acte de naissance et d’identifier le hameau de Pomeyrols.

Quelques jours plus tard, son téléphone sonne.

« Bonjour, je suis Bernard Palpacuer. Je suis le petit-neveu de Forestier. » Le maire lui a parlé de ses recherches. « Le petit-neveu avait fait le lien seulement six mois avant qu’il m’appelle que son grand-oncle Auguste Forestier est le même Auguste Forestier qui est exposé à Lausanne. Parce que personne ne savait quelle gueule il avait. Il n’y avait pas de photos, à part dans des groupes. « 

Cette rencontre ouvre les portes d’une histoire familiale longtemps restée sous silence. Benoit Holley recueille notamment le témoignage d’une nièce de 95 ans, qui lui raconte qu’au moment de son mariage, quelqu’un avait averti son futur beau-père que « dans la famille de sa bru, il y avait des malades mentaux ». « La famille avait fait un déni autour de lui  » résume le chercheur.

Lancer un appel aux Lozériens

La démarche dépasse largement le cadre universitaire. « L’appel, c’est vraiment de recenser, de répertorier les œuvres restantes et de récupérer des témoignages. On travaille à la fois l’histoire de l’art et de l’ethnographie. »

Photographies, sculptures, archives familiales ou souvenirs peuvent aider à retracer le parcours des œuvres d’Auguste Forestier. Les plus importantes ont probablement rejoint les musées ou les collections privées. Mais un soldat de bois, un bœuf tirant une charrette ou un petit bateau oublié sur une cheminée pourrait encore raconter une part de l’histoire de cet artiste lozérien devenu l’une des grandes figures de l’art brut.

Pour joindre Benoit Holley et l’aider dans ses recherches : 06 44 10 87 14 ou bholleho192@alumnes.ub.edu