Par

Anthony Derestiat

Publié le

4 juil. 2026 à 19h00

Quiconque s’intéresse au patrimoine de Pont-l’Évêque (Calvados) a déjà entendu parler du film La Joyeuse Prison. On sait que cette comédie à succès d’André Berthomieu, avec les acteurs Michel Simon, Darry Cowl et Michel Roux, a été tournée dans l’ancienne prison. On sait aussi qu’elle s’est grandement inspirée de son histoire, et de son gardien incroyablement permissif, qui laissait les prisonniers aller et venir librement dans la ville, jusqu’à ce que la vraie-fausse évasion de Réné La Canne, le Mesrine des années 50, n’attire l’attention au sommet de l’État et ne cause la fermeture de l’établissement…

Une fois qu’on a dit ça, on a à peu près tout dit sur La Joyeuse Prison, sorti en 1956 et qui fête donc ses 70 ans en 2026. Les guides des Dominicaines ou de l’office de tourisme, qui organisent régulièrement des visites guidées n’ont jamais vu le film et ne peuvent donc pas en parler plus en détail. « Je cherche à le voir », concède simplement Charles Gelis, le responsable du centre d’art. Et pour cause, l’œuvre n’a jamais été éditée en cassette et fait partie de ces vieux films dits « introuvables ». Introuvable, vraiment ?

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Pour comprendre, il faut se replonger dans les années 1950. La télévision est encore très peu répandue dans les foyers et les magnétoscopes encore moins. Ainsi, le cinéma reste le principal moyen de voir des films, et ce n’est qu’à la démocratisation des téléviseurs, à partir des années 1960, que certains films plus anciens seront rediffusés par les ayant droit. Avec la nécessité d’adapter les bandes, destinées aux projecteurs de cinéma, à la diffusion hertzienne puis numérique. Pour des raisons aussi techniques qu’économiques, tous les films sortis à une période antérieure n’auront donc pas droit à leur diffusion ni à leur version cassette ou DVD.

La mairie avait lancé le sujet dans les années 2010

Ainsi, à Pont-l’Évêque, peu de personnes ont déjà vu La Joyeuse Prison. Michel Lepaisant, commerçant emblématique de la ville et surtout président de l’association du cinéma Le Concorde, en fait partie. « Pour l’époque, c’est un excellent film », lance-t-il même. Le cinéphile caresse d’ailleurs, depuis bien longtemps, le rêve de pouvoir le diffuser en ville. « On l’a fait il y a une vingtaine d’années, évoque-t-il, mais avec une bande de très mauvaise qualité. »

Cinéma. Le Concorde fête le 7e Art à Pont-l'Évêque Michel Lepaisant, président de l'Association du cinéma, et Jérôme Levrat, projectionniste, ont dévoilé le programme du 13e festival Art et Essai. - DSC03034
Michel Lepaisant et Jérôme Levrat, deux piliers du cinéma Le Concorde à Pont-l’Évêque (Calvados). ©Emeline Bertel (Archives)

S’il ne peut donc pas le projeter dans son cinéma, Michel Lepaisant est très bien renseigné sur La Joyeuse Prison. Il sait que, quand les Films de l’abeille et Sirius films, les deux studios de production à l’origine du film, ont disparu, les droits ont été rachetés par le célèbre éditeur René Chateau, surnommé « le roi de la VHS » pour ses collections La mémoire du cinéma et Les films que vous ne verrez jamais à la télévision.

« Il avait les bandes originales, mais il n’a jamais fait de cassette avec », regrette Michel Lepaisant. « J’aurais aimé acheter les droits, mais notre association n’en a pas les moyens. On serait ravis de pouvoir le montrer aux gens après chaque visite guidée de la prison. » Le président du Concorde avait un temps glissé l’idée à la Ville, mais ce n’était pas allé plus loin.

Situé à quelques mètres de l'ancienne prison de Pont-l'Évêque (Calvados), le cinéma Le Concorde rêve de diffuser le film La Joyeuse Prison
Situé à quelques mètres de l’ancienne prison de Pont-l’Évêque (Calvados), le cinéma Le Concorde rêve de diffuser le film La Joyeuse Prison ©Anthony DERESTIAT

Adjoint à la culture de 2014 à 2020, Éric Legoux retrace l’épisode : « Au début du mandat, on avait essayé de faire bouger les choses. Je voulais le passer gratuitement au cinéma Le Concorde, parce que je pensais que ça intéresserait les Pontépiscopiens de le découvrir. » L’élu avait donc mené sa petite enquête pour retrouver le film, qui l’avait conduit, comme Michel Lepaisant avant lui et comme Le Pays d’Auge après lui, sur la trace des éditions René Chateau.

Un litige sur les droits de diffusion

« Il y avait un litige sur les droits entre René Chateau et le groupe Pathé, raconte-t-il. On s’était heurtés à cette bataille entre eux, et les choses semblaient figées. » Le géant du cinéma a absorbé la compagnie Sirius Films en 1978, ajoutant La Joyeuse Prison à son catalogue de films. L’ancien adjoint complète : « Je crois savoir qu’il existe deux bandes du film. Une en bonne qualité et une autre en mauvais état. » Bien renseigné sur le film, Éric Legoux regrette : « Je ne l’ai jamais vu, alors que j’ai 71 ans et passé toute ma vie à Pont-l’Évêque. »

Son successeur au poste, Pierre Carrel (2020-2026), n’a pas relancé de travail sur le film – qu’il n’a jamais vu non plus – pendant son mandat, et s’est plutôt concentré sur la dimension historique et patrimoniale du bâtiment. Nouvel adjoint à la culture depuis mars 2026, Thierry L’Huillier, lui, a vu La Joyeuse Prison. « C’était il y a plus de vingt ans. Je crois me souvenir que c’était au Club 13 qu’avait monté Claude Lelouch à Tourgéville, raconte-t-il. Je me demande bien comment il avait eu la bande. » Quelques jours après avoir été contacté dans le cadre de notre enquête, Thierry L’Huillier revient vers nous et annonce : « J’aimerais bien qu’on puisse le montrer aux habitants. Je vais me renseigner et voir ce qu’on peut faire. S’il faut simplement payer, on discutera avec les ayant droit ! »

Le scrutin se jouera autour de deux listes, dimanche Yves Deshayes, maire sortant de Pont-l'Évêque, et Éric Legoux, adjoint sortant, sont à la tête des deux listes proposées dimanche. - IMG_5527
Éric Legoux, adjoint à la culture à la mairie de Pont-l’Évêque (Calvados) de 2014 à 2020, avait espéré pendant son mandat pouvoir projeter le film en ville. ©Tiphaine Le Berre (Archives)

Les archives du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), qui détiennent l’historique des droits du film, retracent de manière précise les différents accords conclus entre les parties prenantes, jusqu’à ce qu’un doublon entre Pathé et les Éditions René Chateau semble apparaitre dans les années 2000 (lire encadré ci-dessous).

Le film La Joyeuse Prison en dates

1956 : La Joyeuse Prison sort dans les salles, en co-production Sirius Films et Les Films de l’Abeille

1959 : Émanation de Sirius Films et de l’UGC, la Compagnie française de distribution cinématographique (CFDC) récupère les droits de diffusion jusqu’en 1966. L’accord est renouvelé pour 20 ans, jusqu’en 1986

1978 : Sirius Films disparaît et est intégré au consortium Pathé

1986 : Les droits de la CFDC expirent et ne sont pas renouvelés. Ils reviennent de droit à l’héritière du réalisateur, Andrée Gautier

1992 : Les éditions René Chateau achètent les droits de diffusion à Andrée Gautier, pour une durée de 15 ans, ainsi que les droits des dialogues aux héritières du dialoguiste. Les deux contrats sont renouvelés pour 20 ans en 2007

2002 : Le film est mentionné dans un transfert d’archives interne au groupe Pathé

2014-2020 : La mairie de Pont-l’Évêque souhaite diffuser le film mais se heurte au litige entre Pathé et René Chateau

2026 : Les éditions René Chateau indiquent au Pays d’Auge qu’elles ne détiennent pas les droits, qui appartiennent au groupe Pathé

Contactées, les éditions René Chateau, dont le célèbre fondateur est décédé en 2024, indiquent au Pays d’Auge, dans un mail laconique, que « ce film appartenant à la société Pathé, pour toutes questions, nous vous invitons à les contacter directement », sans répondre à nos relances ultérieures. Contacté, le groupe Pathé confirme que le film est bien présent dans son catalogue, mais aussi que « nous sommes toujours en discussion avec René Château au sujet du film. Tout devrait se débloquer prochainement ».

Thierry L'Huillier de Pont-l'Evêque a présenté ce saladier rare de 1733 ayant appartenu à un messager de L'Aigle
Thierry L’Huillier, le nouvel adjoint à la culture de Pont-l’Évêque (Calvados), souhaite relancer un travail pour récupérer le film. ©Réveil Normand (Archives)

Le groupe indique en outre : « Nous sommes toujours à la recherche de matériel pour permettre sa restauration selon les standards de qualité. Il s’agit d’un processus long et complexe qui peut prendre plusieurs mois une fois que les éléments matériels nécessaires au chantier auront été localisés. À titre d’information, Pathé a réalisé à ce jour plus de 200 restaurations d’oeuvres de son catalogue. » 

Soixante-dix ans après sa sortie, le film La Joyeuse Prison ne semble donc pas si disparu que ça. L’œuvre existe encore, est conservée et plusieurs acteurs semblent s’y intéresser. Avec du temps, des moyens et une volonté partagée, il ne paraît pas si illusoire d’imaginer une projection au Concorde dans les années à venir. Et vu l’intérêt grandissant pour l’ancienne prison depuis quelque temps, nul doute qu’il faudra, ce jour-là, rajouter des chaises et commander un peu plus de pop-corn que d’habitude.

Le CNC, gardien du trésor

Est-il, en attendant que Pathé restaure les bandes, complètement impossible de voir La Joyeuse Prison, pour le moment ? Pas tout à fait ! Le CNC a, dans son large éventail de missions, la charge de protéger le patrimoine cinématographique, et conserve le dépôt légal original de chaque film sorti en France.
« Le film est bien conservé à la Direction du patrimoine cinématographique (DPC) du CNC », confirme l’institution, qui précise : « Le CNC n’est que dépositaire du matériel qu’il conserve. Il n’a aucun droit lui permettant de céder le film à un tiers. Néanmoins, le film est disponible à la recherche et donc consultable sur pellicule, sur le site de la DPC à Bois-d’Arcy. » N’importe qui ne peut pas pour autant voir le film, car la consultation est réservée « aux chercheurs ou toute personne justifiant d’une recherche » – comme pourrait l’être un acteur du patrimoine local par exemple – avec, en outre, des frais de 80,59 € à régler pour une demi-journée.

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