Les frappes de drones ukrainiens contre les raffineries russes ont réussi à provoquer la crise que Kiev espérait en Russie. Depuis plusieurs semaines, les pénuries de carburant se multiplient dans tout le pays, y compris à Moscou, où de longues files d’attente se forment devant les stations-service. Près de 28 % des capacités de raffinage étaient à l’arrêt fin juin, font état plusieurs rapports relayés mardi 30 juin par le Wall Street Journal. Pour la première fois depuis des décennies, le Kremlin envisage même d’importer de l’essence et d’interdire les exportations de diesel pour atténuer les effets des perturbations.
« Tout cela est dû à la forte augmentation du nombre de drones que l’Ukraine est capable de lancer », estime Sergueï Vakoulenko, ancien dirigeant de Gazprom Neft. Le problème ne réside plus, selon lui, dans des difficultés logistiques ou des déséquilibres du marché, mais dans « le manque physique de carburant ». Les dernières attaques de l’armée ennemie ont atteint des raffineries situées très loin du front, jusqu’en Sibérie, et ont même détruit la principale raffinerie de la capitale russe.
Des répercussions au quotidien sur la population
Dans plusieurs régions, les automobilistes attendent parfois toute une nuit pour faire le plein. Les ventes de carburant sont rationnées, les jerricans interdits et certaines provinces limitent le nombre de pleins autorisés. Des systèmes de distribution par QR code ou par listes d’attente ont même été mis en place, rappelant étrangement les pénuries de l’époque soviétique. Dans la région de Krasnodar, des rixes ont éclaté entre des habitants et des automobilistes venus faire le plein depuis la Crimée voisine, où toute vente de carburant avait été suspendue en raison du blocus imposé par les drones ukrainiens.
« Il existe clairement une crise sociale autour du carburant, qui pourrait devenir politique », juge l’analyste Andreï Kolesnikov auprès du Wall Street Journal. Il ajoute que les Russes expriment surtout « leur lassitude qui se mue en irritation face à une guerre qui ne se termine pas, comme ils n’ont aucun moyen de changer la situation ».
Le Kremlin passe à l’action
Pour la première fois, dimanche 28 juin, Vladimir Poutine a lui-même reconnu l’ampleur du problème, après plusieurs semaines durant lesquelles les autorités amoindrissaient les faits en évoquant surtout des achats de panique et la spéculation. « Les difficultés pour les automobilistes et les entreprises persistent », a-t-il déclaré, confirmant l’existence « de files d’attente dans les stations-service » et la raréfaction de certains carburants.
Cette crise intervient à quelques mois des élections législatives russes, prévues en septembre. Si leur issue ne fait guère de doute, le mécontentement lié aux pénuries pourrait fragiliser l’image de stabilité que le Kremlin cherche à préserver. Les autorités ont d’ailleurs déjà commencé à limiter la diffusion des statistiques sur les prix de détail du carburant et à poursuivre les spéculateurs. « Lorsque les autorités réagissent aux événements en dissimulant des informations, les gens commencent à penser que la situation est peut-être plus grave qu’on ne le leur dit », rappelle l’économiste Alexandra Prokopenko.