Longtemps ignorées par la médecine, les femmes neuroatypiques paient au prix fort leur capacité d’adaptation. Décryptage des liens indissociables entre genre et santé mentale.
Madame Figaro. – En quoi le prisme du féminisme est-il fécond pour comprendre les troubles du neurodéveloppement ?
Lauren Bastide. – Il permet de déconstruire certains clichés. Jusque dans les années 1990-2000, les psychologues pensaient, par exemple, que le TDAH ne pouvait concerner que les garçons. Les filles étaient perçues comme «naturellement» plus sages, plus calmes. Or, les petites filles hyperactives ont toujours existé. Elles ont simplement appris très tôt à faire de nombreux efforts adaptatifs pour correspondre à ce que la société attendait d’elles.
Madame Figaro. – Comment ces « stratégies d’adaptation» se manifestent-elles chez les adultes neuroatypiques, notamment les mères ?
Lauren Bastide. -Le TDAH et la parentalité forment un cocktail explosif ! Les femmes portent encore l’essentiel de la charge éducative et domestique et déploient des trésors d’inventivité en matière d’organisation. Ces stratégies sont payantes : elles ont souvent une grande faculté à anticiper et à gérer le quotidien. Mais le prix est lourd pour leur santé mentale.
Madame Figaro. – Pourquoi encore tant d’errance diagnostique ?
Lauren Bastide. -Avoir une façon de penser perçue comme «différente» renforce la vision négative que beaucoup de femmes ont déjà d’elles-mêmes. À des moments charnières – la grossesse, un post-partum ou la ménopause –, de nouvelles vulnérabilités s’ajoutent à ce terreau déjà fragile. Si elles ne sont pas accompagnées, les femmes connaissent alors un risque accru de dépression, d’épisodes de décompensation ou de crises psychotiques.
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Madame Figaro. – L’institution médicale écoute-t-elle assez la parole des femmes ?
Lauren Bastide. -L’idée qu’elles mentent, qu’elles exagèrent ou qu’elles affabulent est, en tout cas, encore solidement ancrée dans nos cultures. Mais les choses avancent : on commence à prendre en compte les maux du corps, avec l’apparition dans le débat public de sujets comme l’endométriose. La parole se libère autour de la souffrance psychique, notamment grâce à la féminisation de la psychiatrie. Il faut continuer à œuvrer pour que les patientes soient plus écoutées et les professionnelles mieux intégrées à la recherche dans le domaine de la santé mentale.
Journaliste et auteure, spécialiste du féminisme, Lauren Bastide interroge les liens entre genre et santé mentale dans son podcast Folie douce.