Sur le front aussi, le rapport de force évolue : 282 kilomètres carrés perdus par l’armée russe en mai, 120 en avril. De son côté, le président russe Vladimir Poutine continue de présenter la victoire de son pays inéluctable et minimise le coût de la guerre. Le 28 juin, au congrès de son parti Russie Unie, il a promis de relever « tous les défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui ». À deux mois des élections législatives de septembre, à quel point le dirigeant est-il en difficulté ? Pour la politologue Nina Bachkatov (ULiège), spécialiste de l’espace post-soviétique, la réserve est de mise face à ce qu’elle appelle les « histoires triomphalistes ».
Pourquoi doit-on rester prudent ?
Parce que je ne suis pas certaine que les récents développements suffisent pour que la guerre se termine dans des conditions favorables aux Ukrainiens. Vladimir Poutine est, certes, en difficulté. À partir du moment où un pays étranger bombarde votre capitale et vos infrastructures essentielles, on peut difficilement prétendre que tout va bien. Mais je crains que l’effet inverse se produise aussi. Que plus les destructions sont visibles en Russie, plus cela renforce une forme d’union nationale que Vladimir Poutine cherche à construire depuis vingt ans. L’union nationale n’est plus seulement une question philosophique ou romantique. Dans le récit du Kremlin, c’est une nécessité face aux attaques de l’Ukraine avec l’aide de l’Occident. Je remarque avec consternation que les discours qui mettent sous pression Vladimir Poutine viennent désormais essentiellement de milieux qui estiment que le pouvoir russe ne va pas assez loin, que l’armée russe n’est pas assez offensive.
Il est par ailleurs largement documenté que Vladimir Poutine, que personne n’ose contredire, vit enfermé dans une bulle informationnelle qui le conforte dans sa vision du conflit. Face à cet aveuglement, Volodymyr Zelensky a-t-il, lui, les idées plus claires ?
Il n’est pas plus lucide, il est plutôt meilleur joueur de poker. Sa campagne des 40 jours est une maîtrise extraordinaire de la communication politique moderne. Une chose que Vladimir Poutine ne ferait jamais. Est-ce que ça suffit pour avoir une victoire politique et militaire ? J’en suis beaucoup moins sûre.
guillement
La campagne des 40 jours est une maîtrise extraordinaire de la communication politique moderne.
Cette fameuse campagne a-t-elle une réelle portée stratégique, au-delà de l’effet de communication ?
Oui, ils vont démolir plein de choses. Mais ensuite, que vont-ils faire au 41e jour ? La question n’est pas si on a les moyens, c’est ce qu’on fait après. Volodymyr Zelensky n’est pas en si bonne position que nous avons envie de l’imaginer. Lui aussi rencontre de gros problèmes sur le front, avec des déserteurs et des personnes qui refusent de s’enrôler. La différence avec Vladimir Poutine, c’est sa capacité de rebond, et le fait qu’il reste crédible aux yeux des Occidentaux. L’est-il aussi pour le reste du monde ? J’en suis beaucoup moins certaine.
Le rapport de force penche donc toujours en faveur de la Russie, à vos yeux ?
Si on se base sur des critères classiques de puissance, la Russie garde l’avantage, car elle est plus grande, plus peuplée et dispose donc de ressources propres considérables. L’Ukraine, qui est certes résiliente et ingénieuse, dépend en revanche d’acteurs extérieurs. D’un autre côté, la taille, qui constitue une réserve de forces, peut aussi devenir une faiblesse. La Russie ne peut pas tout protéger en même temps. Nous sommes en tout cas dans un rapport de force inédit et imprévisible. La situation devient inquiétante.
Inquiétante à quel niveau ?
On a l’impression que Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine sont dans un jeu de poker menteur. Ils misent, et attendent de voir qui flanchera le premier. Mais ils sont en train de jouer avec la vie de milliers de personnes. Si on coupe l’exportation d’énergie russe à l’extérieur, on ne touche pas uniquement à la Russie, mais aussi aux approvisionnements d’autres pays, comme l’Inde. Peut-on encore dire que c’est une guerre bilatérale entre l’Ukraine et la Russie ?