Abhijeet Dipke, cafard en chef
En mai, des professeurs avaient vendu les sujets du concours de médecine à des candidats avant les épreuves. Le ministère a dû les annuler après coup et en organiser de nouvelles le 21 juin. Un supplice pour des millions d’étudiants qui s’étaient préparés d’arrache-pied pendant un an, voire plus, et ont dû tout recommencer. « Cinq jeunes se sont suicidés en quelques jours, s’agace Shubham, 23 ans, qui est venu manifester à Jantar Mantar. Le ministre de l’Éducation aurait dû quitter son poste. Nous sommes dans une démocratie, mais le gouvernement pense qu’il n’a pas de comptes à nous rendre. »
Une jeunesse rongée par la triche et l’endettement
La corruption et l’ineptie qui rongent le système éducatif public ont conduit à des fuites de sujets avant la tenue de sept concours depuis cinq ans selon un décompte du parti des cafards, le Cockroach Janta Party (CJP).
Ce mouvement parodique a été lancé en mai par un étudiant pour dénoncer le gaspillage de la jeunesse. L’organisation estime que plus de 10 millions de jeunes ont été touchés. « J’ai passé les concours pour les universités publiques il y a deux ans et une erreur informatique a fait chuter mes notes », raconte Riya, 21 ans, venue manifester à Jantar Mantar. « Je n’ai pas pu intégrer l’établissement que je voulais et je suis allée dans une université privée moyennant 60 000 roupies sur trois ans (560 euros). C’était la moins chère. Je n’avais pas les moyens de payer plus. »
Priyanka, 28 ans, donne des cours dans une prépa privée. Elle déplore la privatisation du secteur éducatif au détriment du système public gratuit : « J’ai des élèves qui s’endettent pour financer leurs rêves ». Les prêts étudiants ont été multipliés par 2,5 entre avril 2021 et avril 2026 à 1 556 milliards de roupies (14 milliards d’euros) selon la Banque centrale indienne, la RBI.
Cette crise épargne les élites mais frappe les classes moyennes et populaires. Une banderole déployée aux abords de Jantar Mantar résume l’exaspération face à ces inégalités : « Leurs enfants partent étudier à l’étranger », lit-on au-dessus des photos de quatre ministres dont la progéniture a pu aller dans des universités britanniques et américaines. « Nous, on fait les frais de ces concours truqués. »
« L’Inde reste un pays pauvre où 810 millions de gens reçoivent l’aide alimentaire publique », pointe Saurav Das, porte-parole du parti des cafards. « Les concours sont souvent la seule issue pour sortir de la pauvreté. Cela met une pression considérable sur les étudiants qui empruntent, s’inscrivent dans des prépas privées où ils sont cernés d’élèves qui révisent quinze heures par jour. Quand des épreuves sont annulées ou que des copies sont perdues, il y en a qui craquent. »
Les suicides d’étudiants ont grimpé de 80 % en dix ans, avec 14 513 morts en 2024 d’après le ministère de l’Intérieur.
Un marché du travail saturé
Après les études vient le marché du travail. L’université indienne Azim Premji écrivait dans un rapport en mars : « Le chômage des diplômés de 15 à 25 ans atteint 40 % tandis qu’entre 25 et 29 ans, il s’établit à 20 %. Seule une minorité décroche un emploi salarié stable dans l’année qui suit l’obtention du diplôme. »
Visham, 30 ans, en est l’exemple. Lui aussi est venu manifester à Jantar Mantar pour protester contre le gouvernement Modi, coupable à ses yeux de ne pas avoir éradiqué la corruption ni résolu la crise de l’emploi. « Après mon diplôme d’ingénieur en 2018, je voulais travailler dans la fonction publique pour avoir un job stable. J’ai échoué, et au bout de deux ans, j’ai trouvé du travail dans une banque. Pour combien de temps ? Le secteur bancaire et les entreprises informatiques licencient à cause de l’IA. »
Comment les travailleurs indiens sont devenus la nouvelle matière première de l’IA
L’Inde a libéralisé son économie en 1991. En 30 ans, son PIB par tête a été multiplié par sept. Mais la croissance et les créations de postes ont reposé sur les services. La part des emplois dans l’industrie stagne autour de 25 % depuis 2012 d’après la Banque mondiale, alors que cinq à douze millions de jeunes entrent sur le marché du travail chaque année.
Le Cockroach Janta Party a résumé leur frustration en fixant quatre conditions pour rejoindre l’organisation : être chômeur, paresseux, passer sa journée sur internet, râler correctement.
En attendant, la fin du dividende démographique se profile. La part de la population active reculera à partir de la prochaine décennie. L’Inde sera-t-elle à la retraite avant d’être riche ?