Jean-François Tamellini, vous êtes secrétaire général de la FGTB Wallonne. Pourquoi reparler maintenant de la réforme des droits d’enregistrement ?

Nous sommes à quelques jours de la clôture des déclarations fiscales, le 15 juillet. Et on a comme ça une vague de personnes qui viennent nous dire : on a eu la chance d’acheter une maison ou un appartement récemment, donc on a bénéficié de la réforme des droits d’enregistrement, on a payé un peu moins de droits d’enregistrement, donc à 3 % au lieu des 12,5 % d’avant. 12,5 % ou 6 % pour les maisons modestes. Nos parents nous disent « mais tu vas pouvoir, en remplissant ta déclaration d’impôt, défalquer, retirer de tes revenus les intérêts de ton prêt hypothécaire ». On a une vague de personnes qui viennent nous voir en disant : « Nous, on ne sait pas défalquer. Qu’est-ce qui se passe ? » Et là, on leur explique que malheureusement, le gouvernement wallon, dans sa réforme, a fait gagner un peu d’argent en réduisant les droits d’enregistrement. C’est moins d’argent à payer, mais cette possibilité qu’avaient les acheteurs d’une maison ou d’un appartement de défalquer tous les ans, de payer moins d’impôts tous les ans, en fait c’est fini.

C’est ce qu’on appelait le chèque habitat…

Exactement, c’est la suppression du chèque habitat qui était la face cachée de la réforme des droits d’enregistrement du gouvernement MR-Engagés, et qui fait que la promesse de faire payer moins d’argent en impôt aux gens, aujourd’hui on a la démonstration qu’en fait les gens vont payer plus puisqu’ils ne pourront plus défalquer ce chèque habitat qui permettait chaque année de gagner 1.500, parfois 2.000 euros pour utiliser ça à la rénovation de la maison par exemple.

Il y a d’autres avantages qui ont disparu aussi par exemple l’abattement…

Ça s’ajoute à la face cachée de la réforme. La face visible c’était la réduction des droits d’enregistrement, donc moins de taxes à payer lors de l’achat. Par contre, les abattements et le chèque habitat ça, c’était l’élément qui permettait de payer beaucoup moins d’impôts, quand on avait la chance d’être propriétaire, ça disparaît conjointement, les deux mesures. On avait la conviction que c’était une mesure qui n’était pas favorable à la majorité de la population. Maintenant, avec les fiches fiscales qui se remplissent, on a la certitude que c’est défavorable pour une large majorité de la population.

Qu’est-ce que vous appelez une large majorité de la population ?

Si vous êtes seul, si vous achetez une maison en dessous de 377.000 euros, sur les 20 années de la durée de votre prêt hypothécaire, vous êtes perdant. Puisque vous ne pouvez plus défalquer votre chèque habitat. Si vous êtes en couple, il faut acheter une maison au-dessus de 505.000 euros pour être gagnant avec la nouvelle réforme. Et donc ça veut dire que quand je parle d’une large majorité, des maisons solo à plus de 377.000 ou en couple à plus de 505.000 euros, j’estime effectivement que c’est une minorité de la population.

Le gouvernement wallon, encore récemment, disait le nombre de jeunes qui ont accédé à la propriété a augmenté. Cet objectif-là, il est atteint quand même.

Sur le nombre de jeunes qui a augmenté, il y a débat. Là où il y a moins de débat, et ce sont les notaires qui amènent les éléments sur la table, c’est que ce qui a vraiment augmenté, c’est le prix des maisons suite à cette réforme qui a permis aux propriétaires de faire monter les prix. Les objectifs du gouvernement étaient de dire de faciliter le premier achat… Malheureusement, la face cachée de la réforme qui est « vous allez perdre pendant 20 ans », ça, ils ne l’ont pas dit. Je réinsiste sur cet aspect-là. Les promesses d’encourager les travailleurs et travailleuses à acheter, pour acheter une maison maintenant, malheureusement, il faut avoir un emploi et souvent deux revenus, et de payer moins d’impôts, cette réforme illustre malheureusement, dramatiquement, le fait que ni le travail n’est récompensé ni le fait que les citoyens payent moins d’impôts avec leur réforme.

Selon vous, il n’y a pas seulement des oubliés dans la réforme, c’est beaucoup plus large que ça…

Exactement. Et c’est pour ça d’ailleurs qu’on a fait une grosse manifestation en juin, plus de 15 000 personnes dans les rues de Namur. Ce n’était pas faire une manif pour une manif. C’était pour réenclencher une négociation avec le ministre-président. Et d’ailleurs, on l’a vu. À l’issue de la manifestation, il nous a reçus : les syndicats, le réseau wallon de lutte contre la pauvreté… et on a mis des pistes sur la table. En disant, plutôt que d’amener 2 milliards d’économies en plus sur le dos de la population, donc de faire mal à la population pour assainir (je plaide pour qu’on assainisse la situation de la région) mais en même temps, il faut améliorer la vie des gens, les soulager.

Est-ce que le gouvernement wallon doit revenir en arrière par rapport aux droits d’enregistrement ?

La proposition qu’on met sur la table, c’est : 1. on se met autour d’une table, parce que pour l’instant on n’est pas autour d’une table. 2. on ne demande pas la suppression de cette réforme-là, on demande qu’il (le gouvernement) réoriente. La réforme, elle va coûter, si elle va au bout, 770 millions d’euros sur la législature. Nous, on demande de récupérer et donc de réorienter. Et on peut faire une économie de 200 millions d’euros sur les 770 millions d’euros qui étaient prévus. Et ces 200 millions d’euros-là, on veut les réinjecter dans l’économie mais en faisant du bien aux gens. Rénovation énergétique, par exemple. On se met une table de négociation et on négocie un win-win pour la population, pour l’économie et pour l’environnement.

Est-ce qu’il faut remonter les droits d’enregistrement ?

Sur les pourcentages, on peut discuter. Moi ce que je dis simplement c’est que l’utilisation, la bonne utilisation des moyens publics, c’est se dire, est-ce que quelqu’un qui achète une maison à 505.000 euros en couple, a besoin que nos impôts lui donnent un coup de main supplémentaire. Est-ce que l’utilisation des moyens publics n’est pas de se dire : on va favoriser l’acquisition pour les jeunes, pour les gens qui ont moins de revenus en donnant là des aides qui soient bien ciblées. Et donc c’est plutôt sur les plafonds qu’il faut jouer.

Vous êtes prêts à revoir le gouvernement ?

Nous sommes prêts 24h sur 24 ! Pour nous, la prochaine échéance, c’est le conclave budgétaire d’octobre. Notre message, c’est que nous avons mis sur la table 2,6 milliards qui peuvent profiter à la population, à l’économie wallonne et à l’environnement. On est vraiment ouverts à une discussion. Si le gouvernement s’obstine à vouloir aller dans une direction qui non seulement fait mal à la population mais en plus avec une mauvaise utilisation des moyens publics, là, malheureusement, on devra refaire des actions. Moi sincèrement je ne suis pas demandeur de refaire des actions. Je suis demandeur de négocier, mais s’ils ne nous entendent pas et s’ils font mal à la population, on sera obligé de relancer des actions.

Vous allez remettre un peu la pression quand même, à la rentrée, ou bien vous allez un petit peu attendre de voir ce qui se passe.

En tout cas, on a passé les messages, la journée du 15 juin… Moi pour l’instant, je n’ai pas reçu de coup de fil de M. Dolimont. Mon téléphone est en permanence là et son numéro est encodé, donc je répondrai. 15 juin, on est le 7 juillet. Je demande simplement qu’on ait ce contact et que les pistes de solutions que nous mettons sur la table soient examinées. Je prends un exemple. Le gouvernement Dolimont s’était engagé à ce que sur les intérêts de la dette indirecte de la région, tout ce qui est Forem, Aviq… ce qu’on appelle les UAP, le gouvernement, dans sa déclaration, dit : « Nous allons travailler à réduire les intérêts de la dette parce que ces intérêts-là, en fait, ils sont les doubles de ce que la Région emprunte pour la Région directement. » En clair, pour les intérêts de la dette sur les UAP, c’est 3,6 % d’intérêts. Pour la région, c’est 1,8 %. Il s’est engagé à le faire. Il y a 100 millions à aller rechercher. Moi, je dis, nous pouvons les développer ensemble et ces 100 millions d’euros-là, on les remet (et pourquoi pas faire des liens avec la Communauté française ?), il y a moyen de faire des choses avec ça, avec ces 100 millions d’euros, les repas gratuits, les enseignants, le minerval, il y a moyen de faire des choses, les aides familiales, les titres-services… Nous avons des pistes pour améliorer la vie des gens mais pour ça, il faut être à une table de négociation et pour l’instant, elle n’est pas ouverte.

Bon, l’appel est lancé !